Depuis Gôl jusqu’ici, des eaux ont été conduites par un aqueduc qui les amène à des hauteurs très élevées. Indépendamment de l’Indus qui la baigne, Tolti est traversée par une jolie et bruyante rivière, le Cassaro, dont les eaux limpides fournissent une boisson délicieuse aux indigènes. Les montagnes qui enferment ce fleuve sont effritées par le temps, et les différentes couleurs qu’elles prennent aux reflets du soleil font leur principal attrait. Mais cette nature, belle pour les autres, n’a pour moi aucun charme; elle est trop raide, trop nue, trop aride! Si quelques jolis et riants villages ne venaient de temps à autre jeter une note gaie et souriante, ce serait, malgré ces grandioses beautés, le pays le plus désolé que j’aie jamais vu. C’est comme une prison perpétuelle, une volonté immuable qui vous dit: Vous n’irez pas plus loin!

Le 6 nous partons à six heures du matin seulement, mais septembre est venu, et la température s’est sensiblement rafraîchie. Nous sommes à 2750 mètres, cependant on nous apporte, à toutes les stations, du raisin, des poires, des pommes, voire même des pêches et des abricots; c’est à n’y rien comprendre, et notre bonne et vieille Europe serait bien étonnée, elle qui à ces hauteurs n’a plus que de la neige et de la glace à offrir à ses visiteurs. A peine en avons-nous vu hier sur le haut d’un pic qui semblait vouloir se perdre dans le ciel.

En partant le 7, nous montons à cheval, selon notre habitude. Nous faisons quelques pas; nos montures fraîchement reposées hennissent de plaisir; nous croyons traverser un joli endroit tout vert... Tout à coup un amas de pierres sur lequel se dessine vaguement un escalier apparaît comme notre chemin. Les coulis qui conduisent nos chiens sont déjà sur les premiers gradins de ce sentier à peine ébauché dans le roc et nous regardent d’un air narquois.

Adieu nos montures, il faut mettre pied à terre et grimper. Plus nous montons, plus la montagne est haute et présente ses flancs dénudés, sur lesquels on cherche la route. Nos chiens sautent gaiement; nous montons péniblement, et nos chevaux semblent nous suivre à regret.

Les aspérités se dressent toujours plus élevées devant nous. Nos regards se lèvent anxieux vers ces hauteurs impitoyables; nos poumons et nos jambes demandent grâce, mais c’est en vain.

Enfin nous sommes sur le faîte. Gens et bêtes, tout le monde souffle. Nous remontons sur nos chevaux et nous suivons péniblement des corniches qui montent et qui descendent à chaque instant. Quelle route longue et pénible!... Va-t-elle donc finir? nous apercevons de loin la descente. Quelle joie!...

Mais celle-ci, de près, est horrible. Impossible de penser à la faire à cheval. C’est à pied qu’il faut aller. Nos pauvres chaussures: comme les cordonniers seraient contents si l’on avait toujours de pareilles routes.

Deux heures durant, nous descendons sur du sable, sur des pierres, sur des rocs, sautant, glissant, enjambant des marches d’une hauteur à laquelle nos architectes n’auraient jamais songé.

Cependant les balcons sont solides, mais les corniches tournent un peu trop. Heureusement cet escalier vertigineux touche à sa fin.

De loin nous voyons la station. Mais nous devons nous arrêter à Do, car à Karmagne il n’y a pas de place pour nos tentes, et nous en sommes encore à trois milles. D’ailleurs nous sommes si fatigués que nous ne demandons pas mieux que de nous reposer.