Un bloc encore plus puissant que celui d’hier nous offre seul son passage; ce n’est plus un balcon. Ils sont plusieurs superposés les uns au-dessus des autres. Du haut du dernier balcon, nous voyons avec un frémissement involontaire le Chayok qui se jette avec fureur dans l’Indus.

Nous franchissons aussi vite que possible ce vertigineux passage, et ce n’est que parvenus de l’autre côté de la descente que nous regardons ce spectacle grandiose.

Sur cet étroit passage, hommes et chevaux semblaient être suspendus au-dessus de l’abîme.

Cependant notre saïs flatte et caresse le cheval de mon mari, qui refuse d’avancer, et, lui prenant doucement le sabot, il le lui pose sur une pierre à peu près ferme; la bête, sentant un terrain dur, se rassure et, guidée dans la bonne voie par son conducteur, se met doucement à descendre, sautant de pierre en pierre, et franchit heureusement ce redoutable passage.

Nos bêtes une fois en sûreté, nous poussons un soupir de soulagement et nous pouvons enfin regarder à notre aise le spectacle imposant que nous offre la réunion de ces deux immenses cours d’eau. Le Chayok, qui emmène les eaux des lacs Pankong, se jette à cet endroit avec une impétuosité extrême dans l’Indus. Certes c’est bien le véritable point pour servir à cette jonction furibonde. Aussi puissant et peut-être plus considérable que le fleuve lui-même, le Chayok est considéré par les géographes comme la tête septentrionale de l’Indus. Les indigènes l’appellent l’«Indus femelle».

Quel autre terrain que ces immenses granits aux gibbosités rugueuses pourrait résister aux fureurs de ces eaux? Ces lieux arides et sauvages peuvent seuls en être les témoins. Quel spectacle pour un peintre! Je ne l’ai vu qu’une fois et j’en garde le tableau vivant devant mes yeux. Nous nous détachons tout émus de ce splendide coup d’œil et nous reprenons le chemin, qui passe au milieu de petits villages, de champs et de jeunes plantations. Notre cœur en est fortement soulagé. Nous admirons une vieille mosquée qui répond au nom de Sobzar. Ce bâtiment en bois sculpté, ombragé d’arbres, est la maison de prière des habitants d’un petit hameau appelé Sarmiki, nid tout vert enfoui dans le creux d’une immense montagne.

Plus loin, au milieu d’un dédale de pierres, de canaux d’irrigation, de jeunes arbres, de vieux noyers plusieurs fois centenaires, la ville de Parkouta se dresse devant nous sur un énorme bloc de rocher qui lui sert de piédestal. En face, sur l’autre rive, des maisons couvrent la pente de la montagne; les plantations sont dispersées en gradins, retenues par une maçonnerie assez bien faite, et des arbres grimpent jusqu’à des hauteurs inaccessibles.

A Parkouta, sur une magnifique pelouse, M. de Ujfalvy fait des mensurations sur les Baltis, et M. de F... prend des types à la chambre claire. Nous achetons à de pauvres gens des briquets avec lesquels ils allument leur feu. Ils les suspendent à leur ceinture; ces briquets sont toujours accompagnés d’un couteau, d’une petite cuillère et d’une grosse aiguille en cuivre percée à l’une des extrémités.

A partir de Parkouta, l’Indus est resserré dans de hautes montagnes, et le milieu de la route est obstrué par des rochers d’un brun superbe. Lorsque le fleuve est haut, ils sont couverts par les eaux; les cavaliers doivent alors prendre la route qui passe sur la crête et qui est beaucoup plus longue. Car, pour suivre cette voie basse dans laquelle nous nous sommes engagés, les piétons sont obligés de s’arc-bouter sur les pierres glissantes de ces blocs. En ce moment, malgré la baisse relative des eaux, c’est à peine si nous pouvons trouver un passage, en empiétant sur le lit du fleuve et en nous courbant pour éviter le heurt des roches. La route continue en un long ruban se modelant sur la crête de la montagne.

Nous arrivons à Tolti, ancienne capitale du Baltistan; elle est plus grande que Skardo et pourrait être facilement défendue. Ses plantations sont préservées des inondations de la rivière par des gradins soutenus par des murs de pierres en très bon état. Tous ces travaux ont été exécutés par Méta-Manghel.