Le Sourou a les eaux plus vertes; la nouvelle vallée est plus encaissée. La rive droite est élevée et ardue, on sent encore les confins de l’Indus. La rive gauche présente toujours l’aspect d’un lieu de démolition, mais les aspérités sont plus arrondies. De Tarkouti à Altintang il y a 14 milles, c’est une longue étape. La station est habitée par des Baltis et des Brokpas. Les plantations sont toujours en gradins, et l’on voit qu’il ne doit pas pleuvoir beaucoup, car les canaux d’irrigation sont bien aménagés; l’aqueduc qui les fournit retombe en cascade.
Les Brokpas habitent encore plus haut dans la montagne; on les fait descendre pour que M. de Ujfalvy puisse les mensurer; aussi leur donnons-nous un bon bakchich, et ils ne regrettent pas leur course.
Ce sont les individus les plus sales et les plus déguenillés que nous ayons encore rencontrés. Leur type est, à peu de chose près, le même que celui de leurs voisins. Ils nous observent très étonnés, mais cependant ils restent excessivement tranquilles lorsqu’il s’agit de les dessiner. En partant le 10 au matin, nous voyons le sommet neigeux d’un géant himalayen éclairé par les rayons du soleil naissant; il est dans toute sa beauté. Mais le chemin est si difficile qu’il nous faut y reporter toute notre attention. Nous passons heureusement un balcon en saillie sur la rivière; mais à peine le cheval qui fermait notre caravane l’a-t-il laissé derrière lui que nous entendons un grand bruit, répercuté par toutes les montagnes environnantes. Nous sommes glacés d’effroi et regardons nos guides, qui s’écrient: Sahar! sahar! (montagnes). C’est en effet un morceau de ce bloc qui s’est détaché, entraînant dans sa chute le balcon sur lequel nous venons de passer. Nous devenons plus pâles encore à la pensée du danger auquel nous avons échappé. Heureusement nos coulis sont en avant. Les Baltis sont les porteurs les plus exacts que nous ayons eus jusqu’à présent.
Au hameau voisin, si on peut appeler ainsi ces nids de verdure qu’on rencontre à d’assez longues distances sur la route, tous les hommes sont en émoi pour aller réparer le passage, qu’il faut vite refaire avant la saison rigoureuse.
Sur la rive droite du Sourou, dont la vallée continue à être toujours resserrée, surgit un village d’une grandeur remarquable, et les arbres qui abritent les êtres humains vivant dans cette solitude font l’effet d’une oasis dans le désert. N’en est-ce donc pas un que ces monstruosités terrestres?
A Gangani nous nous remettons de notre effroi et nous achetons à très bon compte des tiges d’églantiers d’une grosseur remarquable. Toute la route en est garnie et leurs boutons rouges me remettent en mémoire une très bonne sauce qu’on fait avec ces fruits en Autriche pour manger le gibier.
A Tarkouti j’avais pris comme saïs un Balti âgé de dix-huit ans, à la figure intelligente; nous l’avions fait habiller proprement, car il était à peine vêtu, et nous avions entouré sa tête d’un turban. Cet ornement, l’orgueil de tout bon musulman, le plongea dans le plus profond enchantement. Il ne se sentait pas d’aise.
Le couli de Mme de F..., brave Cachemirien égaré à Skardo, où elle l’avait engagé, s’imagina immédiatement que, faisant l’office de saïs, il devait aussi porter un turban. Il osa formuler sa demande à sa maîtresse, qui, tout en riant à l’idée de ce garçon à peine vêtu, refusa bel et bien de lui couvrir la tête. La figure de ce pauvre garçon prit un tel air de tristesse qu’il faisait pitié; pour eux, un turban c’est la beauté poussée au plus haut point, l’idéal de tout désir.
Pourtant l’appétit vient en mangeant, et mon saïs Mahomet, satisfait et déjà habitué à son turban, ne pensait plus qu’à une chose: à avoir une position sociale plus élevée; déjà de couli il était devenu saïs: qui donc l’empêcherait de devenir valet de chambre, bera, position qu’il nous déclara être beaucoup plus de son goût? Soigner les chevaux, fi donc! Après huit jours d’élévation, déjà si ambitieux! Mais nous fîmes la sourde oreille, et saïs il restera, à moins toutefois qu’il ne devienne maçon, terrassier ou manœuvre, comme ceux qui sont à Simla. Les Baltis, étant très laborieux, sont employés en grand nombre par les Anglais pour leurs travaux. Aussi s’expatrient-ils volontiers, sachant qu’ils seront bien rétribués. Mais ils reviennent cependant avec bonheur dans leurs hautes contrées, lorsqu’ils ont amassé quelque argent. Ils imitent en cela les Italiens qui accourent dans le Tyrol et remplacent volontiers comme manœuvres les laborieux Tyroliens, trop orgueilleux pour se prêter à de pareils travaux.
Le soir, le brave Mahomet-Djan, que le radjah de Karmagne nous avait donné pour nous accompagner, nous a quittés; c’était dommage, car il était bien amusant. Chaque fois qu’il nous parlait, il croisait toujours ses mains, et, quand il nous disait: Rasta khrab (mauvais chemin), il nous le disait d’un air si triste, si humilié, qu’on aurait pu croire que c’était sa faute; M. de Ujfalvy lui a acheté pour huit roupies un talisman en argent qui en avait coûté quatre. Malgré ce beau bénéfice, il a eu bien de la peine à se décider, bien que nous lui laissâmes le morceau de papier sur lequel est écrit le verset du Coran qui doit le protéger et dans lequel les Baltis ont une foi aveugle.