Aussi le médecin anglais de l’hôpital du Cachemire exige-t-il de tous les porteurs de talismans hindous ou musulmans qu’ils s’en dessaisissent. «Donnez le talisman, ou je ne vous soigne pas.» Malgré leur confiance en cet objet, ils finissent toujours par le lui remettre, en voyant la maladie s’aggraver. Alors seulement le médecin les soigne. La précaution est bonne, car ces malheureux, malgré les soins, malgré les médicaments, diraient toujours, si on leur laissait ce fétiche, qu’ils lui doivent leur guérison.
A propos de cette foi aveugle, M. Halévy, célèbre voyageur en Arabie, nous a raconté un fait très curieux qui lui est arrivé. Il passait dans ce pays pour un saint, et, un jour, un homme lui demande un talisman. Le voyageur était bien embarrassé. Enfin il lui vint une idée: il écrivit quelques lettres sur un morceau de papier devant son interlocuteur, et, adroitement en le roulant et en l’enfermant dans la petite amulette, il l’escamota et mit un papier vierge à la place. Puis, le remettant à celui qui lui avait donné l’hospitalité, il lui dit: «Je te donne ce talisman, mais garde-toi de l’ouvrir, car, si tu l’ouvrais, ce qui est écrit dedans disparaîtrait à l’instant même, et le talisman perdrait sa vertu». L’homme reçut ce don avec une reconnaissance sans égale et le suspendit à son cou. Mais la curiosité fut plus forte que la foi, et, après quelques jours, notre homme, tourmenté du désir de savoir ce qu’il y avait sur cette feuille, ne put résister à l’envie de l’ouvrir. Hélas! tout avait disparu, et le papier était vierge de toute trace d’écriture. Le malheureux vint trouver M. Halévy et lui avoua qu’il n’avait jamais vu de sorcier comme lui.
Nous mangeâmes à notre dîner des canards tués par M. de F... sur les bords escarpés du Sourou et qui sont véritablement délicieux. Le régal est grand pour nous, qui depuis notre entrée dans le Cachemire ne mangeons pas autre chose que du poulet (mourghi) ou du mouton en ragoût (gebab). Dans la région que nous venons de parcourir, le grand gibier, tel que l’ovis ammon, le cerf à grandes cornes, et tous les beaux animaux aux pieds agiles qui font l’orgueil du chasseur, est nombreux sur ces montagnes escarpées; aussi ces régions sont-elles parcourues surtout par des chasseurs, qui montent à des hauteurs presque inaccessibles.
Il faut rendre justice aux canards sauvages qui visitent les bords du Sourou et qui y sont en grand nombre: leur chair est excellente.
Nous sommes partis le 11, avec la promesse que nous aurons enfin une bonne route. Hélas! nous en avions perdu l’habitude depuis longtemps.
A part quelques montées et quelques corniches écroulées que l’on réparait, le chemin, depuis Gangani jusqu’à Karkitchou, est en effet relativement assez bon. Au sortir de Gangani nous rencontrâmes une pierre couverte d’inscriptions, que M. de Ujfalvy s’empressa de copier. Le chemin est bordé de distance en distance de trous larges et profonds, faits, paraît-il, par les chercheurs d’or.
Le Sourou charrie-t-il donc de l’or? Dans tous les cas, il ne doit pas y en avoir beaucoup, car les habitants qui s’occupent à ce travail ne sont pas plus riches que les autres.
Depuis quelques jours déjà j’avais vu de grands trous creusés le long du chemin, dont je ne m’expliquais pas l’origine; le mounchi Gân-Patra, notre mounchi, me dit que des chercheurs d’or étaient venus autrefois dans la contrée, mais qu’ils avaient dû abandonner leurs recherches, car ce qu’ils avaient trouvé d’or était si peu de chose que c’était inférieur en valeur aux déboursés qu’ils devaient faire pour leurs travaux, On nous avait déjà raconté à Skardo que les orpailleurs qui exploraient les sables de l’Indus et ses affluents ne faisaient que de très maigres affaires.
Mon mari me raconta à ce sujet qu’autrefois le sol de ces contrées devait renfermer des quantités considérables d’or, car Hérodote en parle, et même d’une façon très curieuse.
Le soir, en rentrant sous notre tente, nous sortîmes de notre petite bibliothèque de voyage l’édition d’Hérodote que nous avions emportée, et voilà ce que nous trouvâmes au second chapitre, paragraphe 102: