Deux larges torrents qui se précipitent au printemps dans cette rivière sont maintenant à sec; ils doivent être assez difficiles à traverser en cette saison.

M. de F... essaye encore de tirer des canards, mais, hélas pour notre pauvre table, il est beaucoup moins heureux cette fois, et les volatiles s’enfuient sans nous laisser un des leurs.

Les montagnes des bords du Chigar sont moins hautes et moins rocheuses que celles du Sourou et surtout de l’Indus, mais elles ne sont pas plus habitées, à part quelques frais villages qui viennent rompre de temps en temps l’aridité de cette grandiose nature; les rives ont un air morne et triste.

Les animaux eux-mêmes en ont peur, car, hormis quelques pies plus belles que les nôtres et quelques rares oiseaux, aucun gazouillement ne vient distraire les échos d’alentour. Les chiens n’égayent plus de leurs aboiements les hameaux que nous traversons et où nous nous arrêtons.

La rive droite du Chigar paraît assez bien faite; elle est aussi beaucoup plus fréquentée que la nôtre, car elle mène à Leh, capitale du Ladak; du reste nous la retrouverons.

La route que nous avons suivie depuis Skardo est toute nouvelle et n’a été encore parcourue que par quelques rares personnes étrangères ou indigènes.

Les indigènes que nous rencontrons font d’ailleurs de grands détours pour nous éviter, ou plutôt pour éviter nos chiens, dont ils ont une peur horrible. Ces chiens, que nous nous sommes procurés à Skardo, sont d’une race toute particulière et viennent du Ghilghit.

Nous arrivons à Karkitchou, village situé au pied du Chigar et entouré de nombreuses plantations de millet et de tabac. Les églantiers y atteignent une grosseur inconnue en Europe, et leurs tiges pourraient faire les cannes les plus originales qui se soient vues. Cette gorge est magnifique; on voit, à plusieurs milles de distance, une double rangée de montagnes, dont les pics aigus et dentelés s’élèvent menaçants vers le ciel. Ces sommets sont hauts de plus de 5200 mètres et atteignent jusqu’à 5500 mètres. Le torrent qui s’échappe de la terre en bouillonnant semble sortir des entrailles de ces monstres gigantesques. Sur les pentes douces le cèdre deodar a fait place à des genévriers arborescents, le cèdre, cet arbre si original, a dit de Kirman, «qu’il offre l’aspect d’une pyramide compacte et régulière surmontée d’une flèche effilée d’un vert pâle et blanchâtre. Le tout fait penser aux formes sveltes et délicates de nos clochetons gothiques.» Nous revoyons le rhododendron, que nous avons tant admiré à Simla, mais il est plus petit et forme avec le myricanos (tamaris) de ravissants buissons.

A Karkitchou, M. de Ujfalvy mensura des Ladakis; ceux-ci ont le type mongol, il n’y a pas à s’y méprendre. Ils ont les pommettes saillantes et le crâne beaucoup plus volumineux que celui des Baltis; les sourcils, qui chez ce dernier peuple sont arqués et même croisés, deviennent chez les Ladakis très peu fournis et arqués vers les extrémités seulement; ils ont les yeux obliques et le nez gros et court, tandis que celui des Baltis est long et étroit vers la base et d’une belle forme. Les Baltis ont la bouche petite, les lèvres fines et moqueuses, tandis que les Ladakis ont la bouche grande et les lèvres grosses et renversées en dehors. Ils ont en outre de grandes oreilles, et la figure affecte la forme du losange. Enfin les Ladakis, au lieu d’avoir les cheveux bouclés comme leurs voisins, les ont raides, épais et droits; leur barbe, loin d’être abondante, est rare, et leur peau est glabre. Ils sont de taille trapue et moyenne; leur charpente est osseuse et massive; les extrémités sont très grandes, et leurs jambes sont beaucoup plus courtes que celles des Baltis.

Pour quiconque a vu des hommes de ces deux races, il ne peut plus les confondre. M. de F..., qui les esquisse et qui, comme peintre, doit avoir le coup d’œil juste, les reconnaît tout de suite. Et, fait caractéristique, le Ladaki a surtout les paupières bridées près des tempes, détail qui n’existe pas chez le Balti.