Toutes les maisons sont construites en pierres, et, au milieu de la salle où on se réunit, se trouve le foyer avec une ouverture au-dessus, pour laisser passer la fumée. Voilà qui rappelle les kibitkas kirghises, où l’on se brûle par devant, tandis qu’on gèle derrière. Les Ladakis que M. de Ujfalvy mensurait étaient bien sales et ils me paraissaient en cela dépasser les Dardous. Comme leur religion ne les oblige pas aux ablutions, ils ne se lavent jamais le corps, et, pour ce qui est de leurs vêtements, ils trouvent que les rapproprier est chose superflue; ils attendent qu’ils tombent en lambeaux pour en changer. C’est une race robuste; les femmes travaillent autant que les hommes. Ils sont généralement très doux et très pacifiques; ils aiment beaucoup les fêtes. Quoiqu’ils n’aient pas de vigne, ils se grisent très bien avec une bière qu’ils appellent chang. Nous voulions acheter à de ces bons Ladakis un moulin à prières, mais ils n’en avaient pas, et il nous fut impossible de nous en procurer; nous le regrettâmes vivement, car c’est un objet très curieux.

Les lamas ou prêtres portent toujours entre leurs doigts ce petit objet cylindrique, qu’ils font tourner et qui débite leurs prières pour eux; ils peuvent alors s’occuper d’autres choses.

Lama de l’Hassa (Thibet).

Les Ladakis ont une instruction relative. Les enfants sont confiés aux prêtres, et, comme l’hiver est très long dans leur pays, ils peuvent donner une grande partie de leur temps à cette occupation.

Ils cultivent le froment et l’orge et se servent des vaches et des yacks pour le labour. La boisson générale est le thé. Chez eux la division des castes n’existe pas, et, comme ils sont éloignés des Hindous, ils n’en ont pas autant subi l’influence; au lieu de laisser leurs morts exposés sur des rochers pour devenir la proie des animaux sauvages, ils les brûlent, comme ils le faisaient autrefois, après les avoir gardés quelques jours chez eux. Plus ils sont de haute condition, plus on les garde de temps.

Les musiciens et les forgerons sont méprisés par eux et forment une caste tout à fait à part, avec laquelle les autres agriculteurs ne s’allient jamais. Ils avaient l’air très étonnés de l’opération que M. de Ujfalvy faisait sur eux; mais, comme les costumes qu’on leur acheta furent très bien payés et que le bakchich qu’on leur donna leur paraissait une grosse somme, ils se laissèrent non seulement mensurer, mais ils se prêtèrent de bonne grâce et sans remuer aux exigences nécessaires pour la reproduction de leurs traits sur le papier.

Cette journée fut très amusante pour nous, et j’avoue qu’elle donna bien envie à M. de Ujfalvy de pousser un peu avant dans leur pays; mais la question d’argent, qui nous avait déjà arrêtés pour franchir le Karakoroum, se présenta, quoique de beaucoup amoindrie cependant, et nous fit grandement réfléchir.

Il fallut pourtant nous résigner, et ce fut avec un grand soupir de tristesse que, le lendemain, 11, nous franchîmes un pont branlant sur le Chigar pour atteindre sa rive gauche, où nous retrouvâmes la route qui devait ou nous conduire à Leh ou nous ramener à Srinagar. Devant nous c’est Srinagar, derrière c’est la capitale du Ladak!... Quel dommage!... Nouveau soupir!... Le chemin est large, et l’on voit qu’il est fréquenté; nous rencontrons quelques rares voyageurs, plus heureux que nous, qui suivent le Chigar sur sa droite et se dirigent vers cette capitale.

Jusqu’à l’endroit où le Dras se jette dans le Chigar, la route que nous suivons est bien monotone, mais, quand nous arrivons au contour de la montagne qui suit la première rivière, elle devient plus belle et le défilé est plus pittoresque.