Il faudrait si peu ici pour en faire quelque chose. Mais on prétend que c’est une tactique du maharadjah, qui voudrait dégoûter les étrangers de venir dans son pays. Quoiqu’il ne les haïsse pas comme son fils aîné les hait, il ne les voit pas d’un bon œil. Mais les Hindous, plus souples et plus rusés que les Musulmans, cachent encore mieux leur mépris. Les autres, emportés par leur cruelle religion, n’ont toujours qu’une pensée au cœur, la mort de l’infidèle. Ils sont de bonne foi et croient faire acte méritoire.
Ainsi on rapporte que celui qui poignarda, aux îles Andaman, lord Mayo, gouverneur général des Indes (8 février 1872), ne l’avait jamais connu; mais, comme le lord était le personnage le plus haut placé de tous les infidèles, ce fanatique musulman croyait être sûr d’aller tout droit au ciel s’il parvenait à le tuer.
La crainte de la mort ne les arrête pas; au contraire, puisqu’elle leur fait goûter plus vite les délices promises par Mahomet.
Lors de la grande révolte de l’Afghanistan, on ne pouvait faire cesser les cruels assassinats des Musulmans, malgré les pendaisons et les condamnations de toutes sortes, lorsque le général anglais eut l’idée de faire pendre les meurtriers cousus dans une peau de cochon. A cet horrible supplice le Musulman s’arrêta, saisi d’horreur et d’épouvante. La pensée que lui, sa famille et tous ses descendants seraient, par ce contact, souillés à tel point que le paradis de Mahomet lui serait à tout jamais fermé, retint seule son bras, et, courbant la tête sous une volonté plus forte que la sienne, il devint soumis, rampant, cachant sa haine implacable sous une obéissance involontaire et forcée.
Donc, Méta-Manghel n’étant pas gouverneur de ce beau pays, nous voyons un arbre jeté en travers de la rivière, qui nous indique qu’autrefois il y avait là un pont. Il est emporté.
Tant pis; les voyageurs continuent leur chemin par des corniches où les chevaux ont peine à marcher en croisant les pieds; ils sont si habiles que nous passons effleurant de ravissantes cascades; l’eau de l’une d’elles est si claire que nous en buvons avec délices.
Sonmarg, la tant renommée, ne nous produit aucun effet; le mounchi, comme tous les Orientaux, au lieu de nous faire camper à l’endroit où les Anglais ont l’habitude de dresser leurs tentes, a planté les nôtres au bord de la rivière, dans un site encaissé de montagnes. Nous voyons, adossées à celles-ci, de misérables maisons anglaises autrefois jolies, aujourd’hui en ruines et habitées par des indigènes.
L’année dernière, l’église anglicane a été détruite par un incendie.
Les moutons qui reviennent de paître sur les hauteurs passent sur le pont, qui est en assez mauvais état, et viennent nous tenir compagnie. La poussière qui les enveloppe augmente notre mauvaise humeur; mais, malgré les remontrances que nous adressons au mounchi, nous restons où on nous a placés, car le jour baisse et la nuit vient de meilleure heure. Après le dîner nous nous hâtons de rentrer sous notre tente et de nous coucher, moyen le plus sûr pour nous réchauffer; ce qui n’empêche pas que je suis réveillée, la nuit, par un froid glacial. La rivière qui coule à nos pieds avec un bruit effrayant me fait frissonner, et j’ai toutes les peines du monde à me rendormir.
Au lever du matin, le froid, qui passe par les interstices de nos maisons portatives, me fait hâter ma toilette, et je compte sur le soleil de midi pour la réparer.