Après bien des détours au cœur de cette antique cité, nous arrivons enfin sur le bord du Djelum et à la porte de notre bungalow. Mais elle est fermée; il faut faire sauter le cadenas et la chaîne qui ferme par en haut toutes les portes de ce pays.

«Tout est préparé pour votre retour», nous avait écrit le commissaire anglais; et néanmoins rien n’est prêt. Le manque d’égards chez les Anglais est quelquefois un sentiment d’égoïsme poussé au plus haut degré, et leur prétendue dignité cache chez quelques-uns une impolitesse innée. Le Russe est plus cordial, surtout si sa cordialité ne doit pas durer; c’est à vous, étrangers, à savoir vous éloigner à temps si vous voulez emporter un souvenir agréable des habitants de ces froides contrées. Pour tout dire, le Russe perd à être connu; l’Anglais y gagne, au contraire.

Notre domestique, que nous avons envoyé pour apprêter notre dîner, s’est, paraît-il, amusé au marché, car il rentre, comme toujours, plus tard qu’il ne faut. Quelque peu de viande froide, des conserves, et nous sommes vite restaurés.

Les montagnes qui nous entourent ont joliment blanchi; elles étaient toutes pimpantes à notre départ, et déjà les voilà revêtues de leur parure d’hiver. La neige vient tard à Srinagar, vers la fin de décembre ou le commencement de janvier, et ne reste pas longtemps; en février elle fond déjà sous les chauds rayons du soleil.

La capitale me paraît plus belle, plus originale; mon œil, habitué aux inégalités orientales, ne voit déjà plus que l’ensemble et découvre des beautés là où il ne voyait que des défauts.

Les femmes pandites me paraissent plus jolies. On les voit descendre les vieilles marches usées de leur demeure, le garo sur l’épaule, soutenu par leurs bras arrondis. Les femmes sont vêtues de longues robes rouges ou bleues avec une ceinture; les filles ont les cheveux tressés en une quantité énorme de petites tresses, réunies à l’extrémité par un ruban qui les fait retomber comme une espèce de châle sur le dos; chez les riches, les cheveux sont ornés de grelots d’argent d’un travail parfois très fin.

Ces femmes, chez lesquelles aucun Européen ne peut pénétrer, ne sont pourtant pas aussi farouches qu’on pourrait le penser; le matin, on peut les admirer en toute liberté, faire leur toilette de propreté au bord de la rivière, dans un abandon et un négligé qui demanderaient un peu plus de jeunesse. Je ne parle pas des femmes des brahmines, ni de celles des hautes classes, mais seulement de celles de condition moyenne que l’on voit dans les rues et surtout des femmes handjis (bateliers), qui sont musulmanes. Les musulmanes de haute condition sont tellement enveloppées dans leurs voiles de cachemire qu’il est impossible de les distinguer quand elles se hasardent au dehors. Les femmes pandites portent des vêtements rouges jusqu’à trente ans; à partir de cet âge, elles ne revêtent, m’a-t-on dit, que des robes bleues.

Cuivres anciens du Cachemire.

Les femmes employées à la fabrique de M. E... gagnaient à peu près 30 centimes par jour. Elles sont plus riches, avec cela, que les ouvrières de Paris qui gagnent trois francs. C’est assurément le peu de besoins matériels qui rend ces gens si paresseux; ils se nourrissent d’un païs et couchent à la belle étoile ou dans un bateau sur l’Hydaspe. Quand ils ont une maison, elle tombe généralement en ruines, et l’entretien des nattes et des quelques ustensiles de cuisine qui la garnissent ne sauraient les ruiner. Le bois est très bon marché; on a 80 cires de bois pour une roupie, et le cire équivaut, m’a dit M. E..., à 800 grammes. Le yard cachemirien équivaut à notre mètre; il varie de 94 à 96 centimètres.