Lorsque Sa Hautesse Rembir-Singh se promenait le soir sur l’Hydaspe, il n’y avait pas d’homme sur la berge pour l’aider à remonter la rivière, et il était assis sur la terrasse qui forme le toit de la cabine, où l’on arrive par une échelle.
C’était sa promenade favorite. Le coucher du soleil le voyait tous les soirs remonter et redescendre cette belle rivière; calme et mélancolique, il pensait peut-être à ses prédécesseurs qui, comme lui, avaient possédé ce beau pays du Cachemire, objet de tant de convoitises.
Aujourd’hui il est dans la cabine, assis sur un fauteuil européen, et sa bangla glisse majestueusement sur la rivière. Ses chevaux et ceux de sa suite, magnifiquement harnachés, suivent au pas la berge fleurie, prêts à répondre, s’il le fallait, au désir de leurs cavaliers.
Tous ces costumes, tous ces turbans blancs reluisent aux rayons du soleil couchant et font ressortir l’éclat du rouge de la cabine. Le bateau glisse sur les ondes au bruit des rames qui frappent l’eau en cadence, et disparaîtra bientôt à nos regards, ainsi que les autres barques qui le suivent.
Le résident anglais est en tête, dans sa pendra d’honneur. Tous les Anglais habitant temporairement le Cachemire ont été invités à venir assister au départ du souverain et à lui faire leurs adieux. M. de Ujfalvy, qui l’a vu la veille, ne s’est pas mêlé à la colonie anglaise. Nous assistions à ce départ du haut de nos fenêtres, et le coup d’œil en était beaucoup plus beau.
Le lendemain nous nous sommes installés à Goupikar, petit village à une distance très courte de Srinagar, et situé sur le beau lac appelé Dal. Nous avons fait dresser notre tente à côté de celle de M. E..., près de la tombe d’un fakir; nous sommes à l’ombre de beaux platanes et nous dominons le lac; au pied des montagnes, à l’abri du vent, nous avons une vue superbe. En face, de l’autre côté de la rive, les villages s’étalent à nos yeux, et les détonations des armes à feu nous rappellent les chasseurs à l’affût du gibier.
C’est à Goupikar que M. E... a installé sa fabrique; c’est là que le vin sort des cuves, et que l’esprit-de-vin est métamorphosé en eau-de-vie, dont la vente est déjà assez courante au bazar de Srinagar. La fabrique est bien construite, et les machines sont arrivées de France en bon état, après des peines et des précautions infinies pour les faire passer par les étroits chemins; elles fonctionnent admirablement. Qui sait si le bordeaux transplanté au Cachemire ne fera pas un jour concurrence à celui de la France? Ah! si les Orientaux étaient des Occidentaux! Mais les conditions climatologiques changent singulièrement le tempérament humain. La maison de M. E... s’élève en face de la fabrique; elle est bien construite, en bois de cèdre; les plafonds sont délicatement décorés avec de petites lames de bois qui forment des losanges d’un dessin ingénieusement conçu. Les chambres sont grandes et belles. Quel malheur qu’il y manque des portes et des fenêtres! nous aurions été beaucoup mieux là que sous nos tentes, qui sont froides le soir, le matin et surtout la nuit.
Nous avons eu une tempête horrible, et j’ai cru que le vent allait emporter nos frêles abris. Le ciel était noir et sombre; les éclairs en zigzag fendaient, déchiraient la nue et illuminaient le haut des monts; la pluie voulait tomber, mais le vent l’a chassée; les grondements du tonnerre étaient répercutés par toutes les montagnes environnantes.
Quelle tempête! Elle aura dû être terrible sur le grand lac. Nous avons su, depuis, que le secrétaire de M. E..., qui le traversait ce jour-là, avait manqué périr, tant le vent était violent et tant les bateliers avaient perdu la tête.
Les handjis, si intrépides, sont d’une pusillanimité extrême quand ils sont en présence des manifestations violentes de la nature.