La route qui nous conduit à Simla, creusée et entretenue par les Anglais, est admirable; elle contourne des points de vue de toute beauté. Les merveilles de la végétation s’étalent sous vos yeux éblouis, depuis les plantes tropicales jusqu’aux plantes plus modestes de nos contrées tempérées. Ce qu’il y a de merveilleux, c’est de rencontrer sur un espace relativement peu étendu une flore si diverse. Au pied des montagnes, le palmier se détache sur un fond poudreux; plus loin, des bambous gigantesques forment des taillis impénétrables, et, plus loin encore, des cactus aux contours bizarres se découpent à l’horizon. On monte! Le palmier disparaît! Le rhododendron atteint les dimensions d’un grand arbre; et ses fleurs rouges, qui parsèment son feuillage sombre, font un effet ravissant! Les bambous se rapetissent et rappellent vaguement les tiges élégantes que les artistes japonais peignent sur leur porcelaine. Le cactus sort maintenant par touffes des parties rocheuses! Bientôt ce dernier disparaît aussi, le bambou n’est plus qu’un frêle arbuste, et, à côté de lui, nous voyons apparaître les premiers conifères. Le pin excelsa nous fait admirer son tronc svelte et élancé, et le majestueux cèdre deodar, le chêne de la flore himalayenne, se dresse devant nos regards ravis! Qui n’a pas vu dans la même journée—que dis-je? en quelques heures—cette nature unique de l’Himalaya passer devant ses yeux, ne peut se faire une idée de ce que le voyageur éprouve.

«La plume la plus éloquente (dit le botaniste Hooker), le pinceau le plus habile sont également impuissants à placer sous les yeux les formes et les couleurs de ces monts neigeux ou à réveiller dans l’imagination les sensations et les pensées qui l’enchaînent tout entière à ces sublimes phénomènes, quand ils se développent dans leur réalité. Rien ne peut rendre la netteté de leurs lignes et encore moins les merveilleux effets de couleurs jouant sur les pentes des neiges, les faisceaux lumineux formés par les combinaisons de l’orange, de l’or et de l’incarnat, les nuages illuminés par le lever du soleil, et enfin la teinte fantastique que revêt le tout au moment du crépuscule...» Certes nous possédons dans nos Alpes une nature merveilleuse. Mais en Asie tout a un autre caractère.

Tandis que chez nous la nature alpestre peut se comparer à une douce jeune fille dont les charmes à demi voilés nous font l’effet le plus agréable, la nature de l’Himalaya est semblable à une belle femme qui, dans toute la maturité de sa beauté, étale ses charmes au grand jour et vous subjugue par sa grandeur et sa majesté. Pardonnez-moi, chère lectrice, cette digression, et si vous songez à une Parisienne qui se trouve soudain transportée au fin fond de l’Himalaya, vous concevrez aisément que tout ce qui apparaissait à mes yeux me faisait l’effet d’un conte de fées et que j’éprouvais l’envie, certes bien excusable, d’essayer de parler le langage de ces vieux contes.

Les maisons montrent leurs toits foncés, toutes fières de se trouver sur ces hauteurs! Les villages superposés apaisent le vertige qui pourrait s’emparer de vous à cette élévation! Enfin le blé doré nous ramène en pensée aux plaines immenses de nos basses contrées.

Et l’on monte, on monte toujours. Les montagnes se croisent, s’entre-croisent! On les croit finies, elles recommencent.

Malgré le soleil splendide se détachant sur un ciel d’un bleu inimitable qui éclaire ce tableau fantastique, l’air frais vous pénètre. Il faut se couvrir. Un petit frisson parcourt votre être, et l’on doute si ce n’est de plaisir.

Tout se réunit pour nous apprendre que la nature est un maître qui n’a point son égal. Au milieu de l’émotion qui s’empare de vous devant cette écrasante beauté, on se demande comment l’homme a été assez téméraire ou assez audacieux pour s’élever jusqu’à ces hauteurs.

Quelle volonté, quelle dépense d’énergie n’a-t-il pas fallu pour soumettre ces géants! Et l’on ne sait vraiment ce qu’on doit admirer le plus, ou de la beauté de la nature, qui étale sans effort sa puissance, ou de la merveilleuse intelligence humaine, qui a su l’assouplir à sa volonté.

Au milieu de notre route nous nous arrêtons à Solen pour prendre quelque nourriture. L’air vif nous a ranimés, et l’estomac réclame ses droits avec énergie. Notre repas vite fait, nous repartons pour admirer de nouveau. Deux heures de ravissement, et Simla nous apparaît toute perchée sur une haute montagne et comme enfouie sous la verdure.

Les routes, comme de jolis rubans blancs, unissent les unes aux autres les maisons isolées.