A sept heures du soir nous partions d’Allahabad, et le lendemain à cinq heures du soir nous arrivions à Oumbala. A cet endroit nous disions adieu pour longtemps au chemin de fer et faisions prix avec le chef de la poste pour nous conduire à Simla. Notre départ est fixé au lendemain, sept heures du soir. Il fait très chaud; la route dans la plaine n’a rien de curieux; profitons de la nuit pour voyager dans ces grandes voitures qu’on appelle des dak, bien préférables aux horribles tarantass russes. Les chevaux vont très vite, les relais sont très courts; la poste est payée d’avance, ce qui évite l’ennuyeux inconvénient des voyages en Sibérie et dans le Turkestan russe, de payer presque à chaque station, ce qui met le voyageur sous la dépendance du starosta ou chef de poste, lequel rançonne les voyageurs, soit en les forçant de prendre plus de chevaux malgré le règlement, alléguant le mauvais état de la route, soit en les lui refusant, sous prétexte qu’ils sont tous partis. Impatienté d’attendre, le malheureux voyageur met la main à la poche. O pouvoir magique de l’argent! le rouble a déjà fait revenir les chevaux.
Ici tout est arrangé en vue de la commodité de celui qui voyage. La voiture vous est aussi fournie par l’administration, et vous la gardez jusqu’à destination. Chez les Russes, au contraire, il vous faut songer à votre véhicule, qui est une affaire de quelques centaines de roubles. Sinon, la poste vous en fournit bien un, mais il vous faut le changer à toutes les stations; passe encore quand on est seul, on saute d’une voiture dans l’autre; mais dans un long voyage où, n’ayant même que le strict nécessaire, on est cependant encombré de bagages, de vêtements pour le chaud, pour le froid, d’oreillers, de provisions, etc., etc., vous voyez d’ici l’agrément, sans compter la perte de temps. Puis vous étiez bien dans cette voiture, vous voilà mal dans l’autre, et cela devra se renouveler toutes les deux ou trois heures pendant au moins douze grandes journées et plus.
La poste elle-même n’est pas exempte de cette formalité; à chaque station, les lettres, les paquets sont jetés d’une voiture dans une autre, sans respect pour les pauvres colis, et cela sur un trajet de 2000 kilomètres. C’est à se demander par quel miracle les objets parviennent à destination.
Si, pour obvier à tous ces inconvénients, vous achetez une voiture, la défaite de celle-ci est bien aléatoire et dépend beaucoup de la variété des saisons.
Si par malheur vous partez d’Orenbourg pour Tachkent avec un traîneau, vous arrivez souvent à Tachkent en plein dégel; votre traîneau n’a plus de valeur, vous le vendez à vil prix, quand vous n’êtes pas obligé de le laisser en route, et la réciproque est aussi vraie, c’est-à-dire aussi désagréable. A ce sujet, il nous est arrivé une bonne histoire lors de notre voyage en Russie. Nous revenions de Tachkent avec deux tarantass, et, selon son habitude, l’hiver commençait à poindre en novembre dans cette gentille ville d’Orenbourg. Tous les marchands faisaient donc fi de nos pauvres véhicules et nous en offraient un prix dérisoire. Un charmant officier anglais, M. Shepherd, que nous avions rencontré dans le pays des Bachkirs, et qui nous avait devancés dans cette ville, avait pourtant réussi à vendre la sienne assez bien. Quant aux nôtres, impossible d’en trouver un prix raisonnable. Au moment de partir et étant à déjeuner tous les trois, le général G..., gouverneur du Tourgaï, vint nous rendre visite. Pendant la conversation, M. de Ujfalvy lui parla de sa mauvaise fortune. «N’est-ce que cela? dit-il, laissez-moi les voitures, cher monsieur, je vous les vendrai parfaitement bien au printemps et je vous enverrai l’argent.» M. de Ujfalvy crut pouvoir se fier à la parole d’un général, et les voitures lui furent laissées. Le printemps arriva, pas de nouvelles; le printemps se passa, rien; mon mari écrivit, pas de réponse; enfin l’été survint, rien encore.
Sur ces entrefaites, un monsieur dont nous avions fait la connaissance à Tachkent vint nous voir. C’était l’Exposition à Paris, il passa donc quelque temps dans cette ville. Au moment de son départ, M. de Ujfalvy lui dit: «Vous aurez probablement besoin d’une voiture pour retourner à Tachkent. Allez donc chez le général G..., demandez-lui de ma part un de mes tarantass, je vous le céderai à bon compte.» Le monsieur accepta avec empressement l’offre et partit muni d’une lettre pour le gouverneur du Tourgaï. Le général n’était pas chez lui. Ce monsieur remit pourtant la lettre, mais il fut fort mal reçu et éconduit comme un fâcheux. Depuis ce temps, nous n’avons jamais entendu parler de nos tarantass.
Mais s’il est en Russie des hauts fonctionnaires qui agissent ainsi, il en est de plus délicats, qui vous prêtent les leurs, et nous devons bien remercier le sous-préfet d’Orsk, qui, à notre second voyage en Asie centrale, nous tira d’un grand et pénible embarras en nous prêtant son traîneau jusqu’à Orenbourg. Sans lui, faute de trouver à acheter un moyen de locomotion, je ne sais quand nous serions partis. Il est vrai que nous nous empressâmes de le lui renvoyer.
Donc ici, privés de tous ces ennuis, nous arrivâmes vite à Kalka, au pied de l’Himalaya; il était deux heures du matin.
Nous y attendons le lever du soleil pour ne rien perdre des points de vue de cette première partie de notre escalade de l’Himalaya, représenté ici par de très modestes contreforts. A six heures nous montons dans une petite voiture à quatre personnes, y compris le cocher. On est placé dos à dos, et celle-ci n’a que deux roues; ce véhicule spécial pour les montagnes s’appelle tonga. Nos bagages nous suivront dans une voiture à bœufs et arriveront le lendemain.
Je ne décrirai pas les beautés de l’Himalaya, qui sont si renommées. Cependant l’impression en est saisissante. Ces gigantesques montagnes, qui s’élèvent tout d’un coup de cette immense plaine des Indes, vous imposent au delà de toute expression.