Lorsque les fakirs savent qu’un personnage important va se mettre en route, ils viennent lui souhaiter un heureux voyage, et cette bénédiction coûte quelques roupies. C’est ainsi qu’un grand homme, maigre et décharné, affublé d’habillements baroques de couleur jaune, vint nous donner la sienne. Les roupies suivirent, bien entendu, ses prières, et notre homme partit enchanté. Mais il en vint un autre, sur lequel M. de Ujfalvy remarqua un très beau couteau et un collier en pierres de couleurs bigarrées. Après quelques pourparlers, il se défit du couteau à un très beau prix; mais quant au collier, malgré la somme qu’on lui en donnait, il s’éloigna sans vouloir s’en dessaisir, disant que c’était un objet saint par excellence, très rare, et que, lorsqu’un fakir avait le bonheur d’en posséder un semblable, il ne pouvait le vendre sous peine de malheur.
Le lendemain, quelle ne fut pas notre surprise quand le même homme revint et nous donna contre argent l’objet de sa dévotion. Oh! argent, même chez les fanatiques, tu les fais succomber.
Pendant ce temps-là, les indigènes cueillaient des poires et allaient les vendre au marché. Ils ont de hautes échelles pour atteindre ces vieux arbres, vierges de toute taille, qui parviennent à une très grande hauteur sans pour cela que les fruits s’en ressentent.
Ils font du charbon avec les feuilles de platane, et ce peuple, entouré de nombreuses forêts, est si paresseux, qu’il brûle le plus souvent des excréments d’animaux afin de s’épargner la peine d’aller un peu loin récolter ses provisions de bois pour l’hiver. C’est un grand dommage pour l’agriculture, m’a dit M. E..., car ils privent ainsi le pays d’un engrais considérable.
Leur paresse les fait aussi couper les branches de saule et les joncs des lacs, qu’ils donnent comme nourriture à leurs moutons pendant l’hiver. Les pauvres bêtes n’ont pas assez pour se nourrir, mais elles ont suffisamment pour ne pas mourir de faim; aussi arrivent-elles à la fin de l’hiver dans un état pitoyable.
Que ces gens sont durs et paresseux à la fois! Quand on les voit, le soir et le matin, à ces heures si fraîches qui annoncent l’approche de l’hiver, sans autre vêtement que ceux qu’ils portent sous les rayons brûlants du soleil, quand on aperçoit les enfants nus se mêler aux travaux des grandes personnes, on se demande si vraiment on ne pourrait pas changer cette race et lui donner un tempérament plus nerveux et moins indifférent.
Ces réflexions m’assaillaient, assise dans notre bateau qui descendait le Djelum pour nous rendre au bazar. En passant, j’admire un temple en construction qui appartient à Ramdjou, un Pandit grand seigneur. Son père le fit commencer, et lui le termine. M. E..., ami de Ramdjou, m’offre de me le faire visiter. C’est un grand bâtiment carré avec une tour pointue flanquée de quatre petites tours également pointues. Sur un des carrés se trouve la chapelle, petite, mais enjolivée de dorures, de peintures qui cachent le plâtre, dont le blanc criard se mêle au ton bariolé de toutes ces couleurs. Une grande et vaste niche au fond de cette chapelle, deux autres des deux côtés et une porte dont les montants sont en marbre, jettent seuls une teinte un peu sérieuse au milieu de ce marivaudage de couleurs. Quelle différence entre les belles choses des temps passés et ce clinquant des temps modernes! Je ne trouve aucun mot pour exprimer mon admiration, car l’étonnement m’a rendue muette. Heureusement que M. E... parle pour moi et s’extasie sur le goût de la construction.
Il faut être riche pour avoir son temple à soi, car, quoique chaque brahmine puisse faire l’office de prêtre et accomplir tous les rites prescrits par la religion, le pourohita, ou prêtre proprement dit, est le seul qui soit chargé des fêtes publiques. Chaque famille d’Hindous riches a son pourohita, qui remplit les devoirs religieux qui leur paraissent trop durs. Dans la saison froide, c’est le prêtre qui prend les bains à leur place. On le paye plus ou moins richement, suivant que l’on est plus ou moins satisfait de ses services. Lorsque le prêtre a beaucoup de clients, il a des assistants qui l’aident à remplir une partie de ses obligations; les prêtres sont généralement avares, et, si les présents que vous leur donnez ne leur conviennent pas, ils le disent hautement, et vous pouvez être sûrs qu’ils ne reviennent jamais plus officier pour vous.
Le prêtre qui est chargé d’enseigner les Védas prend le nom d’acharya; le pourohita dit les prières; le sardaschia prépare les temples et les orne pour les fêtes; le brahmane entretient le feu, et le hata y jette le beurre clarifié.
Les prêtres et les assistants n’ont pas de costume particulier.