Le Pandit Ramdjou, en ayant son temple, avait son pourohita, qui devait certainement prendre les bains pour lui, car par quinze degrés de froid il ne doit pas être agréable de se baigner dans le Djelum, et il nous a paru que, quoique Pandit, il s’était sous certains rapports europanisé tant soit peu.

En revenant du bazar, nous assistons à la toilette des hommes et des femmes, qui, sans peur, prennent leur bain sans s’inquiéter des gens qui passent. Cependant l’hiver approche, la température s’est bien rafraîchie, et les chapelets de poivre rouge qui sèchent aux fenêtres pourront bientôt servir de nourriture. Un grain de ce poivre, du riz cuit à l’eau, des tranches de courge séchées au soleil, voilà pour les pauvres; les riches ont du mouton et du pain qu’on appelle tchoupati, sorte de galettes de farine qui sont mangeables quand elles sont fraîches et croquantes; elles ressemblent aux lépiochkis des Sartes du Turkestan, mais je leur préfère cependant ces dernières.

Les champs de navets étalent leur dernière floraison. Ces légumes, cuits à l’eau avec leur feuillage, sont une de leurs friandises culinaires. Les femmes des handjis préparent toutes en ce moment des pots de terre qu’elles font sécher au soleil et qui leur servent de foyer dans leur barque.

Ce peuple industrieux, dont l’argenterie est si belle, les bijoux si étincelants, si chatoyants, les tissus si moelleux, les tapis si beaux, les châles si merveilleux, est d’une malpropreté peu commune. Il ne change complètement de vêtements qu’une seule fois dans l’année, m’a-t-on dit; autrement il met toujours, je parle des gens les plus soigneux, les chemises propres sur les sales.

Il faut que nous visitions ces beaux palais qui s’appellent Chalimar, Nichad, Chichmenché. A cet effet, nous partons à cheval, et nous nous rendons d’abord au palais du Chichmenché, dont la source est renommée à Srinagar. Ce palais est encore en assez bon état, et l’on nous a assuré que le maharadjah le prête volontiers aux étrangers désireux de se soustraire aux chaleurs des bords du Djelum; mais les chambres n’ont que les quatre murs, et les portes, si j’ai bonne souvenance, ont, je crois, disparu de leurs gonds. De ces lieux jadis splendides il reste bien peu de chose aujourd’hui! Les jeux d’eau sont vides, et des beaux parterres il ne s’élève que des soucis, la fleur aimée des habitants de ces contrées. La source de ce palais est sacrée; c’est à elle que les riches citadins, et les Anglais surtout, prennent l’eau qui sert à l’alimentation. Cette fontaine est formée d’un jet assez mince; l’eau en est excessivement claire et limpide, si ce n’est pendant la fin de mai et au commencement de juin. A cette époque, la fontaine est sujette à un phénomène produit par la fonte des neiges, mais que le peuple, dans son ignorance, prend pour un miracle (karamet). Après le lever du soleil, à midi et au coucher de cet astre, l’eau bouillonne et s’élance à quelques pieds de hauteur.

Le Nichad, ou Jardin d’allégresse, est admirablement situé: la vue s’étend sur le lac et sur les belles montagnes qui enferment la vallée de Srinagar. De ce parc on distingue parfaitement le beau lac Dal et le magnifique pont d’Akbar, dont l’arche sans tablier s’estompe sur un fond bleu marin. Le kiosque est petit et n’a rien de la grandeur orientale, mais les jardins, divisés en cinq étages de terrasses, sont encore admirablement entretenus; les roses s’y épanouissent dans toute leur beauté, et les raisins qu’on nous y a offerts dans une corbeille étaient très bons.

Pont d’Akbar.

Les fontaines ne manquent pas non plus; chaque terrasse a la sienne, qui s’écoule dans un canal. Autrefois ce canal était plein de beaux poissons que soignait de sa blanche main la belle Nourmahal, la favorite de Jehan-Ghir. Elle leur avait fait passer dans les narines un anneau d’or, afin de perpétuer son souvenir aux générations futures. Nous ne les avons pas vus, ces beaux poissons, mais le souvenir de la belle favorite s’est présenté à notre imagination dans ces lieux inhabités qu’elle avait embellis de sa beauté, et, en admirant les restes de ce bijou architectural, nous avons compris sa préférence.

Le Chalimar, Jardin du roi, a été bâti par Châh-Jehan; il est beaucoup plus grand que le Nichad, mais la vue en est moins belle. Le beau canal par lequel on y parvient est bordé de gazon et de belles allées de platanes. Il est terminé par un pavillon en marbre qui contient un grand morceau de cette même pierre, laquelle devait être un trône autrefois; puis de l’autre côté de ce pavillon commence un second canal, qui va jusqu’au bout du jardin. Cette magnifique pièce d’eau est toute dallée, avec de larges pierres. De distance en distance s’élèvent des jets d’eau. Ses bords sont coupés de temps à autre par de petits recoins remplis d’eau desquels s’échappent d’autres jets d’eau. Un magnifique pavillon aux colonnes de marbre noir se dresse au bout de ce canal, et l’on aperçoit les eaux, qui s’étendent comme une belle nappe de cristal. La pièce centrale de ce bâtiment est flanquée de chaque côté par des salles de moindres dimensions. Il y a encore des traces de dorure et de peinture; des colonnes de marbre noir et gris sont restées intactes, et l’on peut en admirer les chapiteaux, qui sont merveilleusement sculptés.