Ce palais, approprié aux besoins des pays chauds, devait être splendide du temps des Mogols, alors que les jets d’eau s’échappaient à profusion de ces belles nappes, au milieu de ces gracieuses fleurs et de ces vieux platanes. Plus rien n’est resté de ces splendeurs passées que les platanes, qui sont devenus si âgés que quelques-uns déjà s’affaissent sous le poids des années. Vieux troncs creux! qui nous dira les plaisirs que vous avez abrités, les fêtes que vous avez présidées et les favorites que vous avez ombragées?

Après cette dernière visite, nous remontons dans le bateau de M. E... Nos chevaux reprennent avec leurs saïs le chemin qui doit les ramener à Goupikar, à l’ombre de leurs beaux arbres. Les écuries sont rares sous ce ciel; l’hiver seul voit les bêtes enfermées et à couvert. La barque nous ramène avec nos provisions, car sur le trône de marbre du Chalimar nous avions pris notre thé. Un vieux samovar yarkandais avait servi à le préparer, sous ce magnifique pavillon qui nous avait offert son abri.

Palais de Chalimar.

Nous avions beau être réfugiés à Goupikar pour dérouter les marchands, ceux-ci continuaient à nous assaillir de leurs vieux ustensiles de cuisine. La collection que mon mari avait faite de tous ces objets d’art dans lesquels ce peuple fait cuire ses aliments étant complète, cette poursuite nous ennuyait passablement. Pourtant nous n’osions pas nous y soustraire entièrement, car, parmi ceux qu’on nous offrait encore, il y en avait de vraiment remarquables; les plus beaux s’offraient les derniers. Chez les Orientaux il en est toujours ainsi. Leur demandez-vous quelque chose qui n’est pas dans leurs habitudes, ils répondent invariablement non.... Mais si vous parvenez à découvrir quelque objet à peu près semblable à ceux que vous désirez, voyant que vous achetez et que vous payez, ils se remettent de leur étonnement et vous montrent alors tout, même ce que vous ne voudriez pas. Acheter du vieux pour eux est si extraordinaire! Pourtant les objets d’art anciens sont bien supérieurs à ceux qu’ils exécutent maintenant. L’influence européenne leur est pernicieuse, car ils nous imitent sans nous comprendre, sans avoir ni les mêmes besoins ni les mêmes aspirations. Leur nature irrégulière se prête mal à notre nature droite et réglée. Si vous observez bien leurs travaux, les plus beaux sont toujours entachés d’irrégularités. La ligne droite leur est incompréhensible. Jamais quelque chose n’est fini; il faut leur originalité, leur arrangement des couleurs, leur spontanéité, pour nous faire abjurer nos conventions enracinées. Grâce à ces qualités, ils arrivent à nous égaler et même à nous surpasser dans une certaine mesure. Ces qualités une fois entravées, leur imitation servile ne parvient pas à remplir le but qu’on s’était proposé. C’est que, l’âme et le sentiment n’y étant plus, tout objet devient inerte et ressemble à la nature dont il est sorti.

Goupikar avait aussi un attrait pour nous: ce qui nous y attirait, ce n’était pas la distance moins grande qui nous séparait de Nichad et de Chalimar, dont nous allions admirer les ruines en nous promenant sous ces antiques platanes qui avaient abrité les tyrans mogols. Nos pieds avaient foulé souvent de beaux portiques entourés de marbre, de chambres orientales, si gaies et si tristes, de salles de bains où les favorites s’ébattaient joyeusement. Leurs maîtres, graves et sévères, retrempaient leurs membres énervés dans la tiède fraîcheur des eaux, et les piscines de marbre en gardent encore leur empreinte.

Non, toutes ces beautés évoquées au souvenir de ces restes charmants ne nous attiraient pas à Goupikar. Un autre attrait, moins poétique, plus prosaïque et bien plus conforme au siècle dans lequel nous vivons, nous attachait à ce lieu isolé, entouré de cimetières tout frais encore de leur proie, que la famine leur avait envoyée. Nous pourrions chercher ce que nous désirions, des crânes. Oui, il nous fallait songer à rapporter non seulement des objets d’art qui élèvent et ennoblissent le goût, mais nous devions penser aussi à nous procurer des objets servant à cette grande et belle science qu’on appelle la connaissance de l’homme.

Oh! la première nuit où nous sortîmes sans bruit de notre tente, une lanterne éteinte à la main, car la lune brillait de tout son éclat, et durant laquelle nous nous rendîmes près du cimetière où se trouvait l’objet de notre convoitise, comme mon cœur battait! Si l’on nous suivait? Mais non; les tchouprassis, enveloppés de leur couverture, dormaient du sommeil du juste!

Le paria, une pioche à la main, nous attend. Il nous avait fallu payer bien cher le silence de cet homme, l’abjection de tous.

Au hasard parmi toutes ces tombes, il donne un premier coup. Je tremblais un peu, beaucoup même, je dois le dire, malgré mon bon vouloir. Mais il fut assez heureux pour trouver ce qu’il désirait, et le crâne était assez bien conservé. Il est facile, du reste, de fouiller les tombes musulmanes. On enterre les morts presque à fleur de terre; on les jette au fond de la fosse sans être enfermés dans un cercueil, on couvre le corps de branchages, puis on les recouvre de terre. Les recherches du paria furent donc couronnées de succès; mais, comme la lune s’était cachée, je tenais la lanterne, que nous avions été obligés d’allumer. Cette petite lueur dans un lieu habituellement désert pouvait donc nous faire remarquer: aussi nous ne devions pas y rester longtemps, et nous fûmes obligés de recommencer plusieurs jours de suite nos courses nocturnes. Quelquefois aussi, cet homme tombait sur un crâne tellement abîmé qu’il fallait piocher à nouveau. Cependant nous fûmes assez heureux pour en recueillir dix, et, quoique n’ayant pas été découverts, nous n’osâmes plus continuer nos promenades. Mieux valait en avoir dix et s’en contenter, que de courir le risque d’être pris. Certes les musulmans nous auraient fait un mauvais parti; pour eux, la tête d’un mort est plus sacrée que celle d’un vivant. Tout au moins le maharadjah nous aurait chassés au plus vite de son royaume, et c’eût été bien mal reconnaître sa généreuse et aimable hospitalité.