Dans quelques jours, grâce aux soins de M. E..., la pierre commémorative s’élèvera de nouveau dans l’île chérie du voyageur.

Cette cérémonie terminée, nous sommes remontés en bateau.

Le soleil se couchait et dorait de ses derniers rayons les montagnes environnantes, dont la cime se reflétait dans l’eau du lac. La soirée nous enveloppait de son crépuscule; des poules d’eau se cachaient dans les jungles, ce qui était préférable aux tigres; des canards s’enfuyaient au bruit de nos rames, et les feuilles de lotus se fermaient toutes frileuses sous la brise du soir.

Soudain l’horizon s’éclaire brusquement et s’enflamme! Ce sont des flancs de montagnes embrasés. L’incendie se propage. C’est comme une splendide illumination lointaine, que nous contemplons, tout en glissant discrètement sur les ondes transparentes du lac. Quelle belle soirée! et, quoique ce ne soit pas la France, quelle belle et riche contrée!

Ce superbe incendie, qui cause notre admiration, a été allumé, nous dit M. E..., par des montagnards voisins pour défricher des terrains couverts de broussailles qui entourent leurs habitations. C’est l’époque de l’écobuage, et nos soirées seront souvent éclairées de la sorte.

Rentrés sous notre tente, je me couchai bientôt, car la fraîcheur de la nuit a remplacé la chaleur du jour presque sans transition, ce qui rend le Cachemire si dangereux pour les Européens et aussi pour les indigènes, à cette époque; les fièvres y sont nombreuses, et pour cause.

Mais le passé de ce soi-disant paradis terrestre me poursuit jusque dans mes rêves.

Quel temps, celui où un peuple industrieux et laborieux a construit les admirables temples de Martand, d’Avantipour, de Pandriten et de Srinagar, dont on admire encore aujourd’hui les solides ruines!

Les Mogols sont venus; ils ont forcé le peuple à accepter leur sanguinaire religion. La contrée se transforme, tous les beaux travaux du temps du règne des princes hindous disparaissent. Le peuple est tombé dans une profonde misère; mais, en revanche, les empereurs mogols ont construit de somptueux palais, de charmants pavillons et de délicieux jardins. Les colonnes en marbre de Chalimar, l’agréable kiosque de Nichad, les ingénieux jeux d’eau de Chichmenché, les somptueuses ruines de Péri-Mahal (Demeure des fées) datent de cette époque, ainsi que quelques vieilles mosquées couvertes autrefois d’une brillante couche d’émail. L’empire éphémère des Mogols s’écroule; l’Afghan brutal, puis le Sick stupide s’emparent de cette admirable contrée. La population, lâche avant tout, courbe son front sous le joug; des famines atroces, des maladies hideuses déciment les habitants de cette vallée, et aujourd’hui un peuple fourbe, plat, voleur et indolent végète sur son grand passé. Tout cela apparaît à ma pensée obscurcie, et je m’endors aux cris plaintifs des chacals qui rôdent autour de la tente, aux hurlements lointains de la panthère qui avait dévoré quelque mouton égaré, et au hennissement de nos chevaux. Hélas! ces choses qui m’apparaissaient en rêve sont malheureusement encore une réalité.

Le maharadjah, avec les meilleures intentions, est si mal entouré que rien n’est changé en ce pays. Les traces de famine encore toute récente nous entouraient; et Goupikar compte beaucoup de maisons désertes et presque en ruine dont les propriétaires, honnêtes fabricants de châles, sont morts d’inanition, des roupies à la main. Et tout cela faute de routes. Ces routes, à peine bonnes en été, deviennent naturellement impraticables en hiver, ou du moins excessivement difficiles pour les transports en masse. Dire que dans un pays si fertile il n’y a cependant pas pour une année de vivres! Le caractère déjà si imprévoyant, si peu économe, si peu équilibré des Orientaux est encore aggravé par la cupidité de ceux qui les gouvernent.