A cela rien n’a changé; tout s’émousse contre un calme impassible.
Nos deux séjours prolongés à Srinagar, durant lesquels M. de Ujfalvy a pu réunir une collection de cuivres anciens et modernes du Cachemire, du Yarkand et du Petit-Thibet, m’ont permis de m’occuper aussi, plus que je ne l’aurais fait peut-être dans d’autres circonstances, de la fabrication des cuivres de ces régions. Mon mari avait réussi à réunir près de trois cents pièces de provenances diverses. Les points de comparaison ne me faisaient donc pas défaut. La vaisselle ancienne et moderne des Indes est généralement en cuivre; les pièces en or et en argent sont relativement fort rares. Les musulmans se servent d’ustensiles en cuivre rouge et étamé; les Hindous ne peuvent faire usage que d’objets en laiton. Les poteries sont rares, parce qu’aujourd’hui on ne s’en sert que comme récipient d’eau de diverses dimensions. Tout cela explique le nombre considérable de cuivres fabriqués aux Indes. Pendant notre voyage nous avons passé à Bénarès, centre principal des cuivres religieux, et je dois dire que les objets qu’on y fabrique actuellement ne m’ont guère paru intéressants au point de vue artistique. Il est vrai que j’ai vu aussi quelques lotas provenant de Tandjore et de Madoura, les principaux centres de la fabrication des cuivres dans l’Inde australe, et ils m’ont frappée par l’élégance et la finesse du travail. En général cependant, les cuivres hindous modernes n’ont rien que de bien ordinaire. Dans le nord-ouest des Indes, dans les contrées musulmanes on fait des ustensiles de ménage en cuivre rouge étamé qui se rapprochent des cuivres persans du même genre, mais qui laissent à désirer comme forme et comme travail. A Srinagar, au contraire, on fabrique depuis des siècles des ustensiles de ménage de tout genre en cuivre rouge étamé, repoussé et niellé. La plaque de cuivre est d’abord laminée et repoussée au marteau; les rainures sont remplies d’une composition noire, comparable à celle que les Italiens appelaient niello; l’objet est ensuite étamé à la surface et fourbi de façon que tous les dessins paraissent en noir et semblent encadrés de reliefs argentés. L’effet ainsi produit est très joli, et les objets d’un usage journalier sont devenus de véritables objets d’art. A Mouradabad, dans la province nord-ouest de l’Inde, le procédé est presque analogue; seulement le métal ainsi travaillé n’est pas du cuivre, mais du laiton. Le caractère des inscriptions, gravées avec un soin extrême, permet souvent de déterminer l’âge de l’objet; les aiguières, plats, samovars, lampes, etc., du Cachemire portent la date, le nom de l’artiste, celui du propriétaire.
Les dessins qui ornent ces travaux d’art sont exécutés avec une grande finesse et reproduisent le plus souvent la même profusion d’enchevêtrement d’arabesques, de palmes, etc., que ceux que nous voyons sur les châles. Généralement les aiguières du Cachemire ont des anses en laiton, ce qui leur donne un aspect bien caractérisé et fort agréable à l’œil.
Il est impossible de supposer que cette infinité d’objets d’un usage journalier ait pu être importée de la Perse. Des raisons irréfutables s’opposent à cette manière de voir. Le Cachemire est un pays beaucoup trop fermé, trop inaccessible, trop pauvre pour permettre une pareille importation. Ensuite le travail cachemirien a son cachet propre, qui le distingue absolument du travail persan.
Enfin les cuivres du Cachemire portent le plus souvent des inscriptions qui témoignent que l’objet a été précisément fabriqué à Srinagar, et les Orientaux, malgré leurs nombreux défauts, ne savent pas démarquer les objets.
Les cuivres du Petit-Thibet sont plus massifs que ceux du Cachemire et accusent nettement les résultats de l’influence chinoise. Ceux de Yarkand, plus raides que ceux de Srinagar, se rapprochent des formes curieuses des cuivres du Turkestan.
Constatons finalement que le Cachemire a été et est encore un grand centre de fabrication de cuivre. L’art persan-arabe, l’art hindou et l’art chinois se sont rencontrés dans ce puissant foyer, où un petit peuple prodigieusement doué, surtout du côté de l’imitation, a su créer des chefs-d’œuvre de goût, d’art, auxquels il a imprimé un cachet primesautier d’une originalité charmante.
M. Clarke a réuni une magnifique collection de ces objets, qui figureront bientôt au musée Kensington de Londres et en augmenteront encore l’éclat et la beauté.
CHAPITRE XIII
DE SRINAGAR A MARRI
Départ de Srinagar.—Voyage sur le Djelum.—Générosité du maharadjah.—Tempête.—Le lac Oualar.—Baramoullah.—Souvenir de Bernier.—Le temple de Baniar.—Ouri et son antique mosquée.—Mouzafarabad.—La vallée du Naïnsoukh.—Les Tchilasis.—Nous reprenons la grande route.—Kohala.—Marri et ses délices.—La vue du Nanga-Parbot.