Heureusement que M. de Ujfalvy, au courant de ces habitudes, n’était pas homme à se laisser faire. Nous eûmes gain de cause auprès du fonctionnaire anglais, bien qu’au contraire des Russes ils soient plutôt disposés à donner raison aux indigènes qu’à leurs nationaux.

CHAPITRE XIV
RETOUR A BOMBAY

Raoul-Pîndi.—Lahore.—Le palais du gouverneur.—Promenade à dos d’éléphant.—Mosquées et tombeaux.—De Lahore à Delhi.—Splendeurs de Delhi décrites par M. Rousselet.—Les boulevards de la ville.—Agra.—Le Tadj-Mahal.—Ahmedabad.—Bombay.—Séjour délicieux à Malabar-Hill.—Départ pour l’Europe.

Nous partons enfin pour Raoul-Pîndi. La route, construite par les Anglais, est superbe et côtoie de belles montagnes qui paraissent des collines à nos yeux accoutumés à la vue des monts du Thibet.

Le soir, la route poudreuse nous avertit de l’approche de la ville. Les immenses plaines qui entourent la cité sont coupées par une large route, où nous rencontrons pas mal de charrettes. La descente qui amène à Raoul-Pîndi est assez rapide, car Marri est à 2400 mètres au-dessus de la mer, et, quelques heures après, nous étions à 550 mètres seulement.

Raoul-Pîndi est un endroit très fréquenté; c’est aussi la route pour aller en Afghanistan; le passage des officiers y est donc nombreux. C’est dans cette petite ville qu’on se débarrasse de tous les objets nécessaires au voyage du Cachemire. Mais le moment est mal choisi pour nous, car tous les voyageurs sont déjà revenus.

On ne peut cependant choisir son temps dans des pays où les saisons sont un obstacle au voyage. Les hôtels sont pleins, et dans celui où nous descendons on peut à peine nous donner une misérable chambre. Bref, il est décidé que nous laisserons nos chevaux sous la garde de notre saïs, afin qu’en restant un peu plus longtemps il puisse s’en défaire à un meilleur prix. Les autres objets seront vendus aux enchères par l’entremise d’un Parsi.

Quant à nous, nous partirons le plus vite possible pour Lahore, car, si nous attendions la vente de nos effets, le prix de nos dépenses à l’hôtel excéderait bien au delà le surplus que nous pourrions en retirer. Il faut que nous subissions une perte énorme, nous devons nous y résigner. Par exemple, ma selle, qui est magnifique et qui m’a coûté près de trois cents francs à Paris, n’atteindra, m’a-t-on dit, que quinze roupies, soit un peu plus de trente francs, et encore! Tout sera à l’avenant. Il faut nous y attendre. Pendant que nos affaires se règlent, nous nous promenons le soir dans la ville, qui possède de larges et longues avenues plantées d’arbres. La ville anglaise est, comme toujours, éloignée du bazar; les maisons, très peu élevées, toutes construites sur le même modèle, sont entourées de jardins.

L’entretien des routes et des allées est magnifique, et l’empierrement en est parfaitement fait. On arrose afin d’éviter la poussière, mais celle-ci est pourtant considérable. Nous voyons de magnifiques chevaux qui semblent énormes à nos yeux accoutumés aux poneys des montagnes. Ils sont, en effet, très grands, et s’appellent walers. Ces animaux viennent d’Australie et sont le produit d’un croisement. La race chevaline que les Anglais ont introduite dans l’Australie s’est parfaitement acclimatée et les chevaux sont très beaux. Le chemin de fer siffle à nos oreilles, et la quantité d’indigènes qui s’en servent et qui vont regarder l’arrivée et le départ des trains est considérable.

Le 29 au soir nous prenons nos places pour Lahore. Il est tard, et malgré cela la chaleur est plus grande qu’à Marri; pourtant nous sommes dans la saison d’hiver.