Cette ville, située sur le sommet d’une montagne, est un sanatorium anglais très fréquenté. On y vient respirer l’air pur et réparer sa santé altérée par les chaleurs de la plaine. La saison pluvieuse y est moins désagréable, les terrains en pente favorisant l’écoulement des eaux. M. Leitner s’empressa de se mettre à la disposition de mon mari; grâce à lui, M. de Ujfalvy put faire de nombreuses mensurations anthropologiques. Mon mari mensura surtout un grand nombre de Baltis (des Petits-Thibétains que la science anglaise avait jusqu’alors proclamés Mongols et qui, d’après les mensurations de M. de Ujfalvy, ne nous le paraissaient pas du tout). Tout en aidant mon mari à les mensurer, je me demandais comment le type primitif mongolique avait pu disparaître à ce point qu’on n’en retrouvait aucune trace. L’image de mes bons Kirghises ne se retrouvait pas dans ces faces brunes et ovales; leurs yeux en amande ne me rappelaient aucunement l’œil vif, pétillant, rond et légèrement bridé du Kirghise. Mais la science avait parlé, et, jusqu’à preuve du contraire, je devais me taire et jurer tous mes grands dieux qu’ils étaient Mongols. Donc Mongols je les regardais.

Chez lady Egerton je pus admirer les plus belles étoffes et les plus beaux bijoux des Indes, car tous les marchands lui offraient ce qu’ils avaient de mieux. Ils venaient sous la véranda, s’asseyaient, étalant par terre toute leur marchandise, absolument comme en Asie centrale. Mais quelle différence de richesse et de travail! leurs bijoux en or et en argent sont vraiment très remarquables.

Quant à ceux qui sont enrichis de pierreries, il faut se méfier de leur réputation.

Je ne doute pas un instant que les grands seigneurs n’aient de belles pierres, mais la plupart de leurs bijoux brillent surtout par l’arrangement et la disposition des couleurs. Les pierres ne sont d’abord pas taillées; le plus souvent, elles sont défectueuses, quand elles ne sont pas coloriées en dessous. Tel saphir, qui paraît d’un bleu merveilleux, sorti de sa case n’est plus qu’un mauvais caillou valant à peine quelques francs. Un Oriental est assez indifférent devant l’authenticité d’une pierre ou sa pureté. Tous ces trésors orientaux, examinés à la loupe, auraient peut-être à peine la moitié de la valeur qu’on leur suppose, et leurs pierres ne peuvent entrer en comparaison avec les nôtres, qui viennent presque toutes pourtant des Indes. Si nos bijoutiers sont plus soigneux dans leurs travaux et surtout plus honnêtes dans le choix des pierres fines que leurs confrères des Indes, ceux-ci possèdent, en revanche, les secrets d’un art merveilleux et supérieur.

C’est dans le Radjpoutana qu’on fabrique les plus beaux émaux. La peinture en émail et l’émail en relief, dont la Russie fournit de si beaux échantillons, sont des procédés relativement modernes, tandis que le cloisonné et le champlevé sont des procédés très anciens. Les émaux de Jaïpour sont des champlevés. On fait des émaux à Lahore, à Bénarès, à Luknor, à Moultan, à Kangra, et même au Cachemire, comme nous le verrons plus tard. A Tchamba on fabriquait aussi autrefois des émaux en champlevé d’une grande richesse de couleurs. Mais nulle part ils n’ont atteint une si grande perfection qu’à Jaïpour.

On ne peut se faire une idée, si l’on n’en a pas vu d’échantillons, de l’effet merveilleux produit par la richesse et la délicatesse des couleurs. Le rouge de rubis ou de corail, le vert d’émeraude, le bleu turquoise ou de saphir disposés sur un fond d’or mat sont d’un éclat et d’une transparence remarquables.

A Partabghar, dans le Radjpoutana, on fabrique des émaux tout particuliers. Une couche d’émail vert émeraude est étendue sur une plaque d’or brunie et recouverte de dessins divers découpés sur la surface émaillée aussi longtemps que celle-ci est encore molle au moyen du martelage.

A Routan, dans l’Inde centrale, sur les confins du Radjpoutana, on fait un travail semblable; souvent le fond en émail est bleu au lieu d’être vert comme à Partabghar.

Le vice-roi nous invita à un dîner officiel. Lui et sa femme parlaient très couramment le français. Il me parut que l’étiquette était plus sévère qu’à Tachkent. Était-ce parce que lady Ripon recevait avec son mari, puisqu’elle habite près de lui, tandis que lorsque nous étions à Tachkent, le général Kaufmann recevait seul et un peu en garçon, sa femme étant presque toujours absente de Tachkent. Cette différence peut peindre les mœurs des deux pays sans autre commentaire. Tout le monde fut excessivement aimable pour nous. M. et Mme Bering, qui avaient longtemps habité le Caire, parlaient admirablement le français (M. Bering avait été contrôleur des finances égyptiennes).

M. Lyal, secrétaire d’État au département des affaires étrangères des Indes britanniques, qui eut une longue conversation avec mon mari, lui expliqua la raison pour laquelle l’administration anglaise aux Indes jouissait d’une réputation d’honnêteté si bien établie. D’abord aucun fonctionnaire, aucun officier anglais ne peuvent recevoir de cadeaux des indigènes; s’ils en reçoivent, ils sont obligés de les déposer à l’administration centrale, qui les transporte à Calcutta, où ils sont vendus au profit des pauvres. Si quelques-uns d’entre eux violaient la loi, ils seraient aussitôt renvoyés. Ensuite le gouvernement anglais paye excessivement bien ses fonctionnaires, afin d’engager l’élite de la jeunesse anglaise à solliciter des fonctions dans le Civil service des Indes. Le traitement est si élevé que les places vacantes sont très recherchées. Ainsi, par exemple, le gouverneur du Pendjab touche un traitement de 9500 roupies, presque 20 000 francs par mois, et il n’est que lieutenant-gouverneur.