Les gouverneurs de Madras et Bombay touchent 12 000 roupies par mois, et le vice-roi des Indes 25 000 roupies, tandis que le général Kaufmann, gouverneur général du Turkestan, n’avait que 40 000 roubles par an, toutes les indemnités comprises.
La retraite des fonctionnaires du Civil service est très belle; tous, sans exception de grade, ont 1000 livres sterling, soit 25 000 francs par an. De cette manière on n’a pas le fond du panier, hommes qui, ayant peine à vivre dans leur pays en raison d’indélicatesses plus ou moins graves, acceptent avec empressement un traitement qui leur permet de végéter dans un pays où ils ne seront pas connus. Ils y apportent alors leurs habitudes relâchées et ne se font aucun scrupule de voler les indigènes. L’administration en souffre et se trouve déconsidérée. C’est ainsi que le Turkestan est peuplé de tchinovnik ou employés d’une délicatesse douteuse, et que le service civil est assez déconsidéré, car les plus hauts fonctionnaires, comme les plus modestes, ne sont pas exempts de blâme.
Les mœurs des Anglais sont aussi plus correctes que celles des Russes; en général du moins, les femmes vivent toutes avec leur mari. Au Turkestan il n’est pas rare de voir des fonctionnaires vivre maritalement avec une femme séparée d’avec son mari, et, s’il finit par pouvoir l’épouser (le divorce étant pratiqué), l’ancien époux devient très bien l’ami du nouveau. Ils vivent alors à trois dans la plus parfaite intimité, sans que personne y trouve rien à redire.
Les promenades à Simla sont superbes. La plus renommée est celle du Glane; nous nous y sommes rendus en tchampang pour y prendre le thé; le paysage est enchanteur. Le vice-roi, le gouverneur du Pendjab et le commandant des troupes ont seuls le droit d’aller en voitures attelées. Les autres personnes vont en tchampang ou à cheval; quelques petites voitures roulantes font innovation. Lorsqu’il pleut, les cavaliers ont un costume très curieux: en dehors du manteau qui les couvre, ils ont un immense tablier de même étoffe, qui, en s’attachant à la taille, leur préserve parfaitement les jambes. Quand ils n’ont pas de capuchon, ils tiennent dans leur main droite un parapluie et se rendent ainsi préservés aux plus grands dîners.
Simla, vue prise du mont Djako.
La curiosité de Simla est un saint qui habite un des plus hauts sommets dominant la ville. Ce saint, qu’on appelle fakir chez les Musulmans et goussaïn chez les Hindous, vit sur cette hauteur appelée Djako, au milieu d’une grande troupe de singes, qu’il nourrit et qui le connaissent aussi bien que les poules connaissent la fermière. Lorsqu’il les appelle, rien n’est curieux comme de voir ces animaux sauter d’arbre en arbre, gambader, se bousculer même pour arriver plus vite. Ce saint homme s’est construit une maison assez propre (lui-même l’est également sur ses vêtements), dans laquelle il demeure été et hiver, vivant du produit de la charité de ses coreligionnaires et des étrangers qui viennent le visiter. La récolte étant nombreuse l’été, il conserve pour l’hiver, lorsque la neige couvre ces lieux charmants et empêche toute communication. Que l’homme résiste à ce climat, rien d’étonnant; mais que les singes le supportent, voilà ce que je n’ai pu m’expliquer. A moins qu’ils ne fassent pénitence aussi: ces bêtes-là sont vicieuses et ne disent pas le fond de leur pensée. Nous avons questionné le fakir à ce sujet, mais il n’a répondu qu’une chose: «Quand Dieu m’envoie de la nourriture, je partage avec eux».
J’ai dit qu’il était propre, ce qui est assez rare chez les saints hindous. Il appartenait peut-être à la classe des brahmines, qui veulent arriver au degré le plus parfait de la sainteté. Cet état de perfection s’appelle Achrama ou Tchar-Acheroum. Il y a quatre degrés. Le premier est le brahmtchari; le deuxième, gerischtz; le troisième, bamperitz. Le quatrième, appelé bramognani, renferme à lui seul deux degrés: le saniassi et le yogi. Dans ce haut degré de perfection, ces saints sont entièrement dépourvus de vêtements. Le premier couvre cependant quelques parties de son corps; mais le yogi, trop saint pour s’occuper des bienséances et des préjugés humains, va parcourant le monde, choisissant les endroits les plus fréquentés, dans un état de nudité complet. Ce sans-gêne n’est, du reste, aucunement choquant pour les Hindous, aux yeux desquels rien de naturel ne peut être obscène, et c’est en présence des hommes, des femmes et des enfants qu’il s’inflige les plus douloureuses tortures. Quelques-unes de ces tortures sont très originales, à tel point même que je n’en puis donner une description, même vague. Je renvoie le lecteur curieux à une jolie histoire de Voltaire, le Fakir.
Le saniassi, au contraire, s’enfonce dans les forêts, un bâton à la main; il se nourrit de ce qu’il trouve. On le reconnaît à une ceinture de toile jaune dont il s’entoure les reins. Je crois que la couleur ne restera pas longtemps jaune, car il portera cette ceinture jusqu’à ce qu’elle tombe en lambeaux. Il ne parle jamais; un seul mot sort de sa bouche: ôm, mot sacré, vénéré entre tous et écrit le premier dans les Védas, le livre par excellence des Hindous.
On ne saurait s’imaginer à quel degré d’insensibilité ces hommes parviennent. Rien ne peut les distraire de leur état contemplatif; les plus grands déchaînements de la nature ne peuvent les tirer de leurs méditations. Leur ascétisme est brutal. Il y en a qui portent d’énormes colliers de fer; d’autres se chaussent avec des sabots garnis en dedans de pointes et marchent ainsi; d’autres encore s’enferment dans des cages en fer qui les entourent depuis les épaules jusqu’aux chevilles; ils ne peuvent alors ni se coucher ni s’asseoir, et, dans cette position, ils se font suspendre à un arbre.