Notre dernier déjeuner pris dans la jolie habitation du gouverneur du Pendjab appelée Barne’s Court, nous montions à cheval. Le capitaine Egerton, neveu du gouverneur, et M. Dane devaient nous faire la conduite jusqu’à la sortie de la ville.
Vingt coulis portaient nos bagages, que nous avions, il est vrai, réduits à la plus simple expression possible, mais il nous fallait cependant emporter une tente, une table, des chaises, deux lits, des ustensiles de cuisine, etc. Nos domestiques suivaient à pied, ainsi que les saïs, chargés de s’occuper des chevaux.
Dans un pays où chacun a sa caste, qu’il ne peut enfreindre sous peine de la perdre, le service devient, par cela même, très compliqué. Par exemple, le bisti, qui porte de l’eau, ne pourra pas faire autre chose, car, quoique les Hindous soient divisés en quatre grandes castes principales, ils ont une telle infinité d’autres castes que chaque métier, chaque fonction presque fait partie d’une autre caste. On conçoit aisément ce que cette diversité peut entraîner de désagréments.
La route était superbe, longeant tout le temps les montagnes; les vallées se déroulaient dans le fond et formaient des gorges étroites. Des cèdres deodar d’une hauteur prodigieuse couvraient les flancs de ces élévations terrestres. Au sortir de Simla, nous passons sous un tunnel creusé de main d’homme. La route devenant vraiment de plus en plus belle, nous descendons de cheval, et, tout en marchant, nous cueillons des fleurs pour un herbier. Nous nous croyons dans le plus beau jardin du monde, tant la route est bien entretenue. Il ne faisait pas trop chaud; le soleil était couvert de temps en temps par des nuages précurseurs de la saison des pluies, qui allaient nous atteindre pendant notre voyage. Mais, bah! son sourire était si beau lorsqu’il éclairait le fond de la gorge dans laquelle notre regard plongeait d’une hauteur vertigineuse! pourquoi nous attrister d’avance à cette pensée? Les maisons apparaissaient de temps à autre, juchées au milieu de cette verdure; le blé doré formait de beaux tapis; la terre labourable, disposée de gradin en gradin, descendait doucement jusqu’à ce qu’elle fût arrêtée par un autre mamelon. De petits sentiers serpentaient sur ces montagnes, attestant partout la présence de l’homme. Des vaches, des chèvres paissaient sur ces pentes élevées. Des mulets, des coulis nous croisaient, portant à dos, les uns comme les autres, de lourds fardeaux; les pieds des hommes, comme ceux des animaux, étaient d’une grande sûreté.
Près de Fagou, le paysage devint splendide. Mais, hélas! on voyait que la convoitise de l’homme avait passé par là. Les flancs des montagnes étaient déboisés; des troncs d’arbres brûlés montraient de quelle beauté ils avaient dû être lorsqu’ils étaient vivants. Leur ombrage avait dû autrefois abriter cette belle route, et ceux qui restaient semblaient protester contre cette dévastation. Les torrents, que les pluies grossiront bientôt et dont les lits sont encombrés de pierres et de rocs épars, achèveront l’œuvre de l’homme. Qu’ils devaient être beaux autrefois, ces fiers mamelons arrosés par cette rivière tortueuse qu’on aperçoit au fond de la gorge!
Et je me sentis une violente colère contre ces petits radjahs, qui, pour se procurer de l’argent, ont vendu ces bois aux Anglais. Encore si l’on voyait trace de reboisement, mais non. L’indifférence orientale se montre bien dans cette circonstance; l’avenir de leur pays, de leurs sujets leur est bien égal; pourvu qu’ils jouissent, après eux le déluge.
Un petit garçon nous offre des fraises qu’il vient de cueillir sur la montagne; elles n’ont aucun goût.
Fagou est un petit village hindou, bâti sur le sommet de la montagne. Les maisonnettes sont construites en pierres et en ardoises. Les indigènes ne connaissent pas le ciment, quoiqu’il y ait beaucoup de chaux dans ces montagnes, et ils retiennent les pierres en les encadrant de bois de distance en distance.
Le bungalow dans lequel nous entrons est une maison construite par le gouvernement anglais pour la commodité des voyageurs. Ces maisons sont toujours très propres et possèdent plusieurs chambres, grandes et spacieuses, avec des cabinets de toilette. Les chambres s’ouvrent toutes sous la véranda qui entoure la maison afin de les préserver de l’ardeur du soleil.
Cuisine convenable et prix réglés et tarifés officiellement, double commodité pour le voyageur. La chambre coûte une roupie par personne, pour douze heures; les autres douze heures sont comptées double, et ainsi de suite; mais il ne vous est pas permis de rester plus de trois jours, et, quoique le kansama, chef du bungalow, ne vous mette pas à la porte, il ne vous donne aucune nourriture.