Le lendemain, 20 avril, tous les bâtiments ont hissé leurs pavillons et sont pavoisés.
A onze heures, le canon se fait entendre; c’est le yacht du prince qui est en vue, mais bien loin encore; à midi, les bateaux voguent à sa rencontre, et les vaisseaux de guerre alignés dans la rade font entendre leurs canons, et les détonations, répercutées par les montagnes, sont d’un effet saisissant.
Le yacht arrive, la musique joue, le prince descend de son canot sur la jetée, salue les fonctionnaires venus à sa rencontre; les troupes se mettent en marche et lui-même se rend à pied, accompagné de son entourage et de toutes les autorités, jusqu’à l’hôtel de ville, pavoisé pour le recevoir. La foule se disperse, et, après quelques heures, tout est rentré dans l’ordre.
Quant à nous, à quatre heures nous nous rendions modestement à notre navire, qui porte le nom de Polluce (Pollux) et doit nous emporter à travers les mers à Bombay.
A cinq heures et demie nous levons l’ancre. Il faut rendre justice à la compagnie du Lloyd: les bâtiments sont excellents et les aménagements sont bien compris; les cabines sur le pont sont relativement vastes, je les préfère à celles qui sont en bas; la nourriture est très abondante, et la liberté dont on jouit à bord est beaucoup plus grande que sur les navires anglais.
C’est vingt-cinq jours que nous devons passer sur cet élément mobile, mais toujours si beau et si divers, dans son uniformité, qu’on ne se lasse jamais de l’admirer. Moi qui n’ai pas le mal de mer, je n’étais pas effrayée de ce long espace de temps, mais pour M. de Ujfalvy, qui souffre continuellement de ce mal, la perspective était cruelle, et il fallait la véritable passion des voyages lointains pour s’y soumettre volontairement.
Le 22, nous voyons les côtes de l’Italie et admirons la blanche Brindisi, dont le port m’a paru plus grand que celui de Trieste, puis la verte Corfou, et enfin nous entrons dans la Méditerranée. Il faut convenir que la différence des deux mers ne m’a pas semblé perceptible.
Le 24, nous longeons l’île de Candie, l’ancienne Crète, qui montre ses flancs arides. Le nom du Minotaure vient sur mes lèvres. Que de temps s’est écoulé depuis cette époque mythologique! Le Minotaure ne dévore plus ni jeunes gens ni jeunes filles, et l’île antique et dénudée dont les montagnes dentelées défilent à nos yeux nous reporte par la pensée vers ces époques disparues.
La rencontre de goélettes, de bricks et de vapeurs nous ramène à l’actualité, qu’en dignes enfants du siècle nous préférons à ces temps fabuleux.
Soudain la petite île de Gazza surgit à notre droite, puis elle aussi s’évanouit, et notre bateau s’avance majestueusement en pleine mer, et jusqu’à Port-Saïd aucune terre n’apparaît plus à nos yeux.