Dans la journée du 20, la terre d’Égypte, toute blanche de vieillesse et toute pleine de souvenirs, se déroule à nos regards. A six heures, le phare de Port-Saïd apparaît à l’horizon. Un pilote monte à notre bord et dirige notre entrée. Les digues qu’on a posées semblent mettre la mer en fureur; elle se débat en vains efforts contre les prodiges de la volonté humaine. Le phare fiché sur ces digues a quelque chose d’impérieux; il est ferme et fier comme la volonté, et sa lumière jaillissante éclaire au loin cette belle Méditerranée.

Le 27 nous voit levés de bonne heure; nous voulons aller à la ville avant la grande chaleur, mais, malgré les assurances d’un ciel toujours bleu à Port-Saïd, cet astre, fatigué sans doute de son propre éclat, se voile la face et semble disposé à protester contre sa réputation.

Il paraît que ce qui le contrarie n’est ni plus ni moins que le canal de Suez. Le percement de l’isthme a, semble-t-il, modifié les conditions climatologiques, et les pluies, autrefois inconnues dans ces parages, sont devenues aujourd’hui, sinon fréquentes, du moins possibles. Le capitaine de notre navire m’a raconté qu’une fois, étant dans un café à Port-Saïd, la pluie était venue avec tant d’abondance qu’il avait été obligé, ainsi que tous les officiers, de monter sur des tables. Ce déluge, il est vrai, n’a pas duré longtemps. Et la neige, dont les indigènes ne soupçonnaient même pas l’existence, la neige, ce vaporeux souvenir hivernal, a voulu montrer à ces chaudes contrées sa grâce et sa beauté. Il est vrai qu’elle était si petite, si timide. Mais aussi elle pouvait bien avoir peur, la pauvrette, dans ces parages si peu accoutumés à son aspect. Qu’aurait dit Hérodote, qui prenait des flocons de neige pour des duvets apportés par le vent? Port-Saïd a été tant de fois décrit que je n’en dirai que quelques mots. La ville européenne est toute moderne, et les enseignes des marchands français frappent les yeux. L’ancien village arabe, pauvre et sale comme tous ceux de l’Orient, fait suite à la ville européenne, qui est d’une création toute nouvelle. A dix heures, la chaleur est déjà excessive, et il nous faut rentrer à bord du Polluce.

Le canal de Suez.

Les bateaux font leur réapprovisionnement de charbon dans cette ville; lorsque le nôtre est terminé, à deux heures nous levons l’ancre et nous entrons dans le canal.

En ce moment mon cœur bondit d’orgueil à la vue de cette œuvre, due au génie français. Témoins ineffaçables de notre intelligence nationale, vous apprendrez aux peuples à venir ce dont le travail et l’initiative français étaient capables.

Le canal traverse presque en ligne droite ces déserts de sable; les lacs salés et amers sont bordés de petits navires pêcheurs.

Les stations sont bâties à l’européenne, et chacune d’elles possède un mât de signal pour avertir si le canal est libre, celui-ci n’étant pas assez large pour permettre durant tout son cours le passage de deux navires de conserve; le premier arrivé passe donc avant l’autre, qui doit se garer.

Plus nous avançons, plus les stations sont riantes; tout entourées d’arbres naissants, elles semblent des oasis au milieu de ces brûlants déserts. Chaque station est habitée par un chef, qui ne doit pas quitter son poste un seul instant. Tous les trois ans on lui accorde un congé de deux à trois mois. Ses appointements s’élèvent de 3600 à 4800 francs par an, le logement en plus. Il en est de même pour les employés du télégraphe, dont les fils nous rappellent incessamment les progrès de la civilisation moderne dans ces pays lointains.