Ismaïlia, ville microscopique et toute verdoyante, marque le milieu du canal.
C’est là que l’ouverture de ce grand travail humain eut lieu sous les yeux des représentants de toutes les nations. La villa que M. de Lesseps y possède est, dit-on, très jolie. Le khédive, quand il y vient, réside dans une grande maison carrée. En cet endroit du canal, le lac salé est d’une si vaste étendue qu’on dirait une petite mer.
Qui pourrait croire qu’autrefois toute cette immense nappe d’eau était remplie par des bancs de sel qu’il a fallu faire sauter en les minant?
Le spectacle a dû être grandiose lorsque les eaux de la mer Méditerranée et celles de la mer Rouge, retenues toutes deux par une digue, ont eu leur libre cours et se sont réunies après un choc furibond. Certes, la rencontre des deux mers ne fut pas favorable aux malheureux poissons, précipités avec fureur dans un bassin qu’ils ne connaissaient pas et où les attendait une mort prématurée. Les eaux de la mer Rouge, étant plus salées que celles de la Méditerranée, leur devinrent funestes. La quantité de ces pauvres victimes de la volonté humaine était, paraît-il, pendant un certain laps de temps, prodigieuse.
En ce moment, pour augmenter la facilité de transport dans ces contrées, on fait un chemin de fer d’Ismaïlia à Port-Saïd et de cette dernière ville à Damiette. De loin en loin nous voyons la fumée de la locomotive qui se rendait d’Ismaïlia à Suez, où nous sommes arrivés le 29, à onze heures du matin.
Nous ne relâchâmes à Suez que quelques heures et le soir nous partîmes voir les illuminations de la ville, dans laquelle le khédive était arrivé le matin pour s’engager dans le canal et visiter cette merveille des temps modernes. Depuis son ouverture, vous m’avouerez qu’il y avait mis le temps.
Nous voguons maintenant sur la mer Rouge. Cette mer, la première dont le nom ait frappé mes oreilles enfantines et que j’entrevoyais comme une curiosité incompréhensible, cette mer reculant pour laisser passer les Hébreux, je la voyais, et elle était comme les autres, ce que je n’aurais jamais osé penser. A minuit nous passerons sous les tropiques et nous entrerons dans la zone torride, à droite l’Afrique, à gauche l’Arabie.
Nous avons 26° à l’ombre à sept heures du matin. Nous en avons eu jusqu’à 32. Il paraît qu’aux mois de juillet et d’août la traversée de cette mer est terrible, et il n’est pas rare que quelques personnes meurent d’insolation, tant la chaleur du soleil y est intense. Il y a jusqu’à 45° à l’ombre et pas un souffle d’air.
Notre traversée fut vraiment belle: la mer scintillait au soleil comme des myriades de diamants; des poissons volants s’ébattaient dans les airs, des dauphins bondissaient hors des vagues en suivant notre bateau, et un énorme requin nageait entre deux eaux.
C’est après l’île de Périm que nous entrons dans l’océan Indien, plutôt appelé dans cette partie le golfe d’Aden. Douze heures après, cette ville apparut à nos yeux.