Le marché d’Aden. (Voyez [p. 13].)
Pittoresquement construite sur ces flancs de roches dénudées, sans un arbre pour l’abriter, battue par cette mer grandiose, Aden produit un merveilleux effet; elle s’enorgueillit de son aridité comme une autre se parerait de sa verdure, et semble dire: J’existe par ma volonté. Cette ville, la plus chaude, dit-on, de la terre, ou peu s’en faut, est très saine; elle doit cette salubrité extraordinaire à son manque de végétation. L’eau douce y est inconnue; on distille l’eau de mer.
Deux personnes dépensent de 60 à 70 francs par mois pour avoir de l’eau potable. Les fameux réservoirs d’eau douce, construits depuis des siècles, sont toujours vides, car il y pleut tous les trois ans au plus. Le marché, malgré cela, est bien approvisionné; il ne manque pas d’un certain caractère local.
Les Somâlis, qui constituent le fond de la population, sont de grands beaux hommes, dont le nez aquilin accuse une origine sémitique; la couleur jaune dont ils teignent leurs cheveux leur donne un aspect étrange.
Le 10 mai nous repartons encore, et nous naviguons sans escale jusqu’à Bombay. Devant nous l’océan Indien ouvrait sa large voie, et, pendant dix jours, aucune trace de terre ne se fit voir à l’horizon. Quoique onctueuse comme de l’huile, la mer soulève quelquefois fortement le bateau, et l’on voit ses grandes lames passer sous la surface huileuse; ce sont déjà les avant-coureurs des moussons qui se font sentir. Dans un mois d’ici, cette mer paisible se soulèvera furieuse; ses vagues en colère atteindront jusqu’à la hauteur de 9 à 10 mètres et se briseront avec une violence inouïe contre les navires qui la traversent.
Enfin le 14 mai nous étions devant Bombay; la première étape de notre voyage était faite.
A beaucoup de Parisiens, qui voyagent peu ou point, qui sont «casaniers», comme on dit familièrement, cette première étape peut sembler un voyage entier à elle seule. Eh bien, je leur assure qu’avec un peu d’habitude rien ne se fait plus agréablement qu’un long voyage. On finit par voyager comme on passe sa vie: sans s’en apercevoir. On compte par lieues marines au lieu de compter par kilomètres; et d’ailleurs «l’esprit des navigateurs, qui s’élance en avant et qui flotte comme les banderoles et les drapeaux sur les vergues»,—ce sont deux vers de Gœthe qui me reviennent à la mémoire,—l’esprit des navigateurs, dis-je, a bientôt supprimé les distances.—Voyagez, mesdames, voyagez! Vous verrez que rien au monde n’est plus charmant que d’avoir visité les plages lointaines et surtout d’en revenir.
CHAPITRE II
DE BOMBAY A SIMLA
Arrivée à Bombay.—Watson’s Esplanade Hotel.—Les Parsis.—Les tours du silence.—Mariage parsi.—Types de Bombay.—École de dessin.—Départ.—Allahabad.—Bénarès.—Oumballah.—Nature de l’Himalaya.—Simla.