Nous sommes à Bombay. Que cette rade est belle! ayant pour cadre, d’un côté cet immense océan Indien, de l’autre les Ghats occidentaux, dont les cimes blanches s’estompaient dans le lointain. Il nous fallut encore dîner à bord, en attendant la douane anglaise. La visite terminée, nous fîmes prix avec un petit bateau à voile pour nous conduire à terre. Au débarcadère nous vîmes quantité de voitures de maîtres, stationnant et attendant. Les propriétaires, nonchalamment assis, regardaient les débarquants. Cette promenade est le rendez-vous ordinaire des élégantes de Bombay. Nous nous fîmes conduire à Watson’s Esplanade Hotel, le premier de la ville, et là, moyennant 10 roupies (22 fr.) pour deux par jour, on nous donna une chambre au second étage, ayant vue sur la mer, nourriture, éclairage et bains à volonté. Nous donnons ces sèches et prosaïques indications, qui peuvent, par la comparaison avec les prix d’Europe, intéresser les lecteurs. Nous faisons un voyage pratique bien plus qu’une excursion poétique, et le lecteur sera certes bien aise de savoir, à côté de ce qu’on voit, ce qu’on paye.
Je ne décrirai pas Bombay, car ses magnificences sont connues, et, quoique ces grands monuments gothiques aux couleurs sombres que les Anglais ont construits ne soient pas en rapport avec ce beau ciel, la ville est imposante. Ce n’est pas la capitale des Indes, mais c’en est une des villes principales.
Quelle différence avec Tachkent, capitale du Turkestan (Asie centrale russe)!
A Bombay, tout le confort de la civilisation est réuni: de belles rues bien macadamisées avec des trottoirs bordés de grands arbres ombreux, parterres, fontaines, becs de gaz, beaux magasins. Les halles ou marchés sont entourés de jardins soignés à donner des regrets à nos halles parisiennes. La ville indigène aussi est parfaitement entretenue. Des tramways la sillonnent en tous sens, tout comme dans la ville anglaise; les voitures sont jolies et appropriées au climat des tropiques. Le chemin de fer qui longe le bord de la mer rappelle les merveilles de la civilisation moderne, tandis que Tachkent, malgré ses belles avenues et ses beaux arbres, n’est qu’un grand village. Il est vrai que les Russes ne font presque rien pour le confort; ce qui frappe l’œil, tout est là pour eux. Les rues, les trottoirs sont à peine entretenus; l’été, passe encore! mais l’hiver il est impossible de s’y promener sans être chaussé de bottes, car on enfonce dans ces rues jusqu’à mi-jambe; la boue est quelquefois si délayée, que, même en voiture, vous êtes tout éclaboussé. Quant aux voitures de Tachkent, on n’a pas idée d’une telle malpropreté; hormis les attelages de maîtres, les autres sont indescriptibles; l’incommodité de la forme ne le cède en rien à la vétusté. Ce n’est qu’à Moscou, la seconde capitale de la Russie, qu’on peut avoir une idée de la décrépitude de ces voitures de place. Quant à la partie indigène de Tachkent, les Russes n’ont rien fait pour y faire sentir leur présence; en été même, on ne peut la parcourir à pied.
Ici, aux portes d’une ville habitée par les Anglais, les abords s’améliorent à vue d’œil; là-bas, c’est tout le contraire. D’où vient donc cette différence, si ce n’est du caractère du peuple même? Les Russes ne manquent pas de pierres pour macadamiser leurs routes; les fonds des rivières du Tchirtchik à Tachkent, du Zérafchân près de Samarkand et le Talas près d’Aoulié-Ata pourraient leur en fournir autant qu’il leur en faudrait.
A notre second passage dans cette capitale du Turkestan, des essais de nettoyage avaient lieu. Seront-ils continués? Et combien de temps? Il faut bien le dire, les Russes, comme les Orientaux, laissent volontiers les choses se nettoyer elles-mêmes, comme elles peuvent et si elles peuvent. Il ne faut pas alléguer les distances; les Russes y sont habitués; leur empire est si vaste et en comparaison si peu peuplé que 200 kilomètres n’ont pas plus de valeur à leurs yeux que chez nous 50. D’ailleurs, comme je l’ai dit, le Tchirtchik arrose Tachkent, et ce que le général Abramof a commencé de faire à Samarkand, le général Kaufmann pouvait le faire exécuter depuis longtemps dans sa capitale. Mais, tout homme charmant et grand général qu’il est[1], il a ses défauts comme un simple mortel, et le principal est une grande faiblesse. Le général Kaufmann se laisse dominer par la personne qui, à tort ou à raison, a su s’emparer de sa confiance.
[1] A cette époque le général Kaufmann n’était pas mort.
Il est extraordinaire à remarquer comme les Russes se décrient entre eux vis-à-vis même des étrangers. Ainsi un homme du monde nous faisait, à propos du gouverneur général du Turkestan, une excellente comparaison.
«Il y a, disait-il, deux catégories d’hommes: les uns, qui naissent avec une selle; les autres, avec des éperons. Eh bien, le général Kaufmann est de la première; il faut toujours qu’il y ait quelqu’un qui le monte.»
Il est vrai que les Anglais ont les Indes depuis deux siècles, et Tachkent appartient aux Russes depuis quinze ans seulement. Mais Moscou appartient aux Russes depuis que ceux-ci sont Russes, et pourtant si par malheur vous vous trouvez dans cette ancienne capitale des tsars, en septembre par exemple, comme cela nous est arrivé à notre second passage en Russie, demandez aux dieux un temps sec, car, lorsqu’il pleut dans cette ville, les rues sont métamorphosées en lacs, et si vous n’avez de hautes bottes, il vous est impossible de les traverser.