Outre les beautés de la nature et celles dues au génie humain, on peut admirer à Bombay presque tous les types des Indes. Celui qui frappe plus particulièrement est celui des Parsis, ou adorateurs du feu. Chassés de la Perse depuis de longs siècles par l’intolérance des vainqueurs mahométans qui envahissaient leur pays, ils abordèrent aux côtes du Goudjerat et furent bien accueillis par les princes qui régnaient dans cette presqu’île.
Parsi de Bombay.
Commerçants et industrieux de nature, ils fondèrent quelques établissements et s’adonnèrent au négoce, dans lequel ils acquirent une grande réputation de bonne foi et de probité; néanmoins ils étaient peu estimés des Mahométans et des Hindous, auprès desquels ils ne constituaient qu’une minime fraction de la population des Indes. Ce n’est que depuis l’envahissement des Anglais qu’ils ont acquis une certaine prépondérance. Ces derniers les emploient beaucoup dans leurs établissements, et même comme fonctionnaires publics. Ces Parsis attirent l’attention par leur costume, composé d’une longue redingote blanche serrée à la taille et ornée quelquefois d’une large ceinture dont ils s’entourent plusieurs fois le corps; leur pantalon, en soie rouge ou verte, est d’un effet pittoresque. Leur coiffure ressemble à une mitre d’évêque et est généralement noire et peu utile contre les ardeurs du soleil. Celle qui est blanche est portée par des prêtres; quelques-uns en ont aussi de rouge, mais c’est le plus petit nombre. La figure du Parsi, avec ses grands yeux intelligents, un nez légèrement recourbé, est régulière; son expression est avenante. Le crâne des Parsis se distingue assez de celui des Hindous; il est beaucoup moins allongé, mais en revanche beaucoup plus élevé. J’ai été frappée de la ressemblance caractéristique entre tous les Parsis qu’on rencontre dans les rues de Bombay ou ailleurs. Il y a là une espèce d’air de famille très prononcé; qui en a vu un les a vus tous. Au moral, le Parsi a un esprit vif et délié; il est naturellement aimable, prévenant pour l’étranger; ses manières sont d’une urbanité parfaite. De tous les Orientaux, je crois que c’est le seul qui éprouve une sympathie sincère pour les Européens. Il est vrai que c’est la domination anglaise qui a socialement relevé les Parsis entre les indigènes des Indes. Ils sont divisés en deux partis: ceux qui ont adopté les idées européennes, et ceux qui sont restés dans leurs vieux usages. Ces derniers se reconnaissent principalement au manque de chaussure; hommes et femmes vont encore pieds nus. En général, ils parlent tous l’anglais, quelques-uns même le français, les deux langues avec une rare pureté. Ils sont instruits et très propres. Ils se soutiennent entre eux avec un merveilleux esprit de corps. Il n’y a point de mendiants, point de mauvaises femmes.
Le costume des femmes parsis est très séduisant. Les jeunes mariées retiennent leurs cheveux dans un mouchoir blanc qu’elles nouent par derrière. Un long morceau d’étoffe qu’elles arrangent à leur taille en jupe courte plissée et qu’elles tournent autour du corps de façon à le ramener sur leur tête leur donne à toutes un air de prêtresse. Ce morceau d’étoffe, en soie de différentes couleurs, selon le goût de la personne, est toujours bordé d’un large galon d’or, d’argent ou de soie. On les rencontre partout, à pied, en voiture, causant, parlant, bien différentes en cela des autres femmes orientales.
Nous avons assisté à un mariage parsi.
Dans un magnifique jardin, tous les hommes étaient assis rangés sur des chaises, tous vêtus de blanc. Aux deux extrémités du jardin s’élevaient deux bâtiments où mille et mille lumières scintillaient, éclairant de leurs lueurs riantes la mariée, les parents et les amies. A notre entrée, on nous offrit à chacun un petit bouquet et du bétel enveloppé dans des feuilles d’or. A peine étions-nous assis qu’un Parsi tenant dans sa main un flacon en argent ciselé s’approcha de nous et aspergea nos bouquets avec de la délicieuse essence de rose. La musique mêlait ses accents joyeux à cette fête de famille. Bientôt après, la mariée, suivie de tout son cortège, sortit du bâtiment de gauche, traversa le jardin et se rendit à celui de droite.
En ce moment, le marié se présenta aussi à la porte du bâtiment, et la sœur de la mariée, debout sur le seuil, le reçut et lui fit des cérémonies sur la tête d’une manière noble et digne. Après qu’elles furent terminées, elle entra dans la pièce, suivie du marié. Aussitôt la musique interrompue éclata de nouveau; des hommes s’empressèrent d’allumer toutes les lumières du jardin, qui devront brûler jusqu’à extinction, car un Parsi n’éteint jamais une lumière; l’effet en fut ravissant. Nous eûmes la permission de suivre les mariés dans le sanctuaire; en ce moment on leur liait déjà les mains, on les attacha ensuite par le corps afin de leur dire qu’ils étaient liés à tout jamais l’un à l’autre, un Parsi ne prenant qu’une femme; le prêtre jeta des grains sur eux en signe de bénédiction. Pendant cette cérémonie on m’avait fait asseoir, et toutes les parentes de la mariée étaient venues me serrer la main et me souhaiter la bienvenue avec une grâce parfaite. Trois prêtres étaient debout devant les conjoints, et, avec de grands gestes, avaient l’air de prononcer un discours. Comme il m’était impossible de comprendre les choses très intéressantes sans doute qu’ils leur disaient, j’examinai cette réunion de femmes. L’effet magique que produisaient ces différentes robes aux couleurs éclatantes et rehaussées encore par le scintillement des lumières ne saurait se décrire. Elles n’étaient pourtant pas belles, en général du moins, mais leur tournure était élégante et majestueuse. Quelques-unes autour de moi avaient de superbes bijoux, et tout cela était arrangé avec goût. Plusieurs d’entre elles avaient poussé la coquetterie jusqu’à orner le nœud de leurs souliers d’un délicieux bouton de rose naturelle. Au milieu de cette atmosphère asiatique et doucement rafraîchie par les éventails de ces jeunes femmes, le temps s’écoulait malheureusement trop vite, et il nous fallait retourner à l’hôtel. Je quittai donc ma place à regret, ne pouvant rester jusqu’à minuit, heure à laquelle la cérémonie devait recommencer jusqu’à l’accomplissement du mariage, qui a lieu lorsque le grand destour, leur prêtre, les a couverts sous un châle de cachemire et dérobés pendant vingt minutes à tous les regards. Après cette cérémonie, les jeunes gens sont unis pour la vie.
Le 20 mai nous allions, en compagnie du consul de France, M. Drouin, voir la tour du silence. Il avait obtenu pour nous une permission, et, comme il parle très bien les langues du pays, nous n’avions pas besoin d’autre guide. On doit lui en savoir gré, car c’est peut-être un des rares consuls français qui connaissent si à fond les idiomes de la contrée où ils sont appelés à représenter les intérêts de leur pays. M. Drouin s’intéresse à tout ce qui a rapport aux Indes, il est très instruit en même temps qu’homme de bonne compagnie, il sait apprécier toute chose, et, comme il joint à un savoir consommé une grande distinction, il est accueilli par les autorités aussi bien anglaises qu’indigènes. Cette tour du silence est le cimetière des Parsis. Au milieu d’un magnifique jardin, qui jouit de la plus belle vue de Bombay, s’élèvent cinq tours, dont une, la principale, est plus grande que les autres. Ces tours possèdent une seule petite porte, par laquelle on introduit les cadavres. Dans l’intérieur de cette tour, dont les murs sont très élevés, se trouvent trois rangs circulaires de niches horizontales: le premier pour les hommes, le deuxième pour les femmes, et le troisième pour les enfants. Chaque rangée est divisée par compartiments ou plutôt par cases. Au milieu de la tour se trouve un trou très profond. Un passage est réservé pour aller à ces rangées.
Une ou plusieurs heures après la mort du Parsi, on porte le corps à la tour du silence; ses parents et ses amis l’accompagnent. A l’approche de la tour, le corps est remis entre les mains des hommes qu’on pourrait appeler chez nous des fossoyeurs. Ces hommes prennent le corps, le dépouillent de ses vêtements et l’introduisent par cette petite porte dans une de ces cases. En moins d’une heure, il est dévoré par les vautours, qui, sachant qu’on leur apporte leur nourriture, ne quittent jamais le jardin. On laisse sécher le squelette au soleil, puis on jette les ossements dans le grand trou du milieu. Ainsi sont réunis le riche et le pauvre, comme le veut leur religion.