Dans la tour il y a de l’eau qui s’écoule par des conduits après avoir été filtrée sur du charbon «afin que ce qui sort de la terre soit toujours pur».

Les hommes qui prennent les corps sont au nombre de douze; c’est à peine si on les connaît, on ne leur parle jamais et on ne mange jamais avec eux. Ils n’ont enfin aucun commerce avec les autres hommes. Comme je demandais ce qu’il arriverait si l’on introduisait dans la tour une personne qui ne serait pas morte, on me répondit que cela ne s’était jamais vu. Cependant voici une histoire qui m’a été racontée à Bombay même. Il paraîtrait qu’à Kourratchi, ville commerçante située à l’embouchure de l’Indus, un Parsi avait été introduit dans la tour du silence en état de léthargie. Les vautours, qui ne se trompent jamais, en dépit même des docteurs, m’a assuré le médecin de notre bord, ne touchèrent pas au corps. Le soir, cet homme se réveilla, et, après mille difficultés pour arriver à sortir de ces murs très élevés, parvint à s’échapper la nuit de ce terrible lieu. Mais il a dû s’enfuir de Kourratchi et se cacher, dans la crainte d’être reconnu et, dit-on, tué par les Parsis, qui le recherchent à Bombay, où l’on sait qu’il s’est réfugié, car celui qui est une fois entré dans la tour du silence n’en doit plus sortir. Ce qui prouve qu’en certains cas il vaut mieux rencontrer un vautour qu’un concitoyen.

Je visitai la demeure d’un riche Parsi à Bombay, mais tout y était devenu si européen, qu’à peine y remarquai-je une immense chambre à coucher meublée de grands lits. Au centre était une petite pièce carrée dont les murs percés à jour constituaient une retraite assurée contre les moustiques. Un tourniquet à air remplaçait le panka ou éventail mobile suspendu au plafond. Quant au somptueux salon de cette habitation, il était meublé avec un mauvais goût parfait; des meubles Empire, d’immenses glaces à biseaux et des lustres invraisemblables se trouvaient là entassés pêle-mêle avec de médiocres tableaux, des cabinets italiens et des torchères de l’époque de la Renaissance.

Nous visitâmes aussi l’école de dessin que les Anglais ont établie à Bombay. Je me suis laissé dire que, par la création de cette école, le niveau de l’originalité de l’art hindou avait baissé. En leur faisant copier les modèles européens, ils ont perdu leur personnalité. Le modèle, quoique bien fait, n’est toujours qu’une mauvaise imitation de notre style. Quand un Hindou commence un ouvrage, il ne sait jamais ce qu’il va faire; l’idée lui vient en travaillant. Son inspiration est instantanée et très peu régulière; comme il possède une patience énorme et qu’il se complaît à son œuvre, le travail est toujours finement exécuté.

Les Hindous, qui forment la majeure partie de la population de Bombay, ont d’élégantes voitures à bœufs; mais la possibilité de s’asseoir dans ces sortes de véhicules est une énigme pour nous autres Européens. Aussi j’aime bien mieux les voir marcher; les femmes surtout sont si gracieuses avec leur sari de couleurs éclatantes dont elles s’enveloppent le corps à la manière grecque. Avec leurs jambes nues et leurs beaux bras qui s’élèvent gracieusement pour retenir le pot de grès ou de cuivre qu’elles portent sur leur épaule, elles ressemblent à de belles statues antiques, marchant fièrement sous un ciel pur et sans nuages.

Les Musulmanes sont moins élégantes, et cela tient sans doute au pantalon qu’elles portent, ornement des plus disgracieux, surtout pour une femme.

On rencontre aussi à Bombay maints types, tels que les Maharis, les Mahrattes, etc., etc. Les femmes brahmines ne sortent jamais qu’en voiture, et encore très rarement. Il est impossible de les voir, ainsi qu’en général les femmes des riches Hindous. On dit que parmi elles il y en a de très blanches et de fort belles.

Durant notre séjour à Bombay, nous fûmes obligés, malgré la grande chaleur, de nous occuper de nos préparatifs de voyage et de trouver un domestique qui parlât la langue des indigènes et le français. Hormis Bombay et Calcutta, il vous est plus facile, pour voyager dans l’Inde, de savoir l’hindoustani que l’anglais; les conquérants parlent la langue du pays, mais les indigènes qui savent l’anglais sont rares.

Ce sont les vaincus qui ont imposé leur langue aux vainqueurs. Enfin, nous trouvons cette perle presque unique qui répond au nom de François, et qui est Français, puisqu’il est de Pondichéry.

Aussi, le dimanche 10 mai, nous partions pour Simla par le chemin de fer.