Il fit porter dans la journée à M. de Ujfalvy un magnifique ganga sagher en bronze martelé en deux couleurs et une lettre que je m’empresse d’intercaler ici pour vous donner, chère lectrice, une idée de son écriture et de son style.

Le soir, nous visitions les six temples de la ville, trois grands et trois petits. Ils sont très vieux, et les sculptures qui les ornent sont d’une grande beauté. Cinq sont dédiés à Siva, à qui Dieu donna le pouvoir destructeur, car les brahmines, tout en ne croyant qu’à un seul Dieu, ont personnifié les trois grandes attributions de la divinité: celle de créer est attribuée à Brahma, celle de conserver à Vichnou, et celle de détruire à Siva. L’ignorance excessive dans laquelle les brahmines ont soin d’entretenir le peuple est peut-être une des causes de la force et de la durée de leur religion, car les peuples généralement croient à tout ce qu’ils ne peuvent comprendre, et on leur a aisément confectionné des dieux qu’ils ont fini par adorer. Les portes de l’autel du sixième temple, dédié à Vichnou, sont plaquées d’argent. Quand nous le visitâmes, le grand prêtre était en prière.

On m’a raconté que ces prêtres ont quelquefois de singuliers désirs, et, sans doute pour entretenir le peuple dans l’ignorance et dans le respect qui leur sont dus, ils les imputent à leur dieu. Ils désirèrent une fois avoir un cheval noir et prétendirent que c’était leur dieu qui l’avait voulu; ils avaient choisi la couleur noire parce qu’elle était celle d’un superbe cheval qu’on savait être unique dans le pays.

Fac-similé de la lettre de Sham Singh à M. de Ujfalvy.

Le résident anglais ne fit ni une ni deux, acheta un vieux cheval blanc, le fit teindre en noir et le leur envoya. Aujourd’hui le dieu, paraît-il, manifeste le même désir; on va recommencer le tour, et pour sept roupies on en sera quitte.

En revenant, nous trouvons la grande place encombrée de cavaliers qui jouent au polo, jeu originaire du Baltistan et dont je me réserve de parler dans la description de ce pays.

Nous voulions partir, mais M. Marshall nous retint, car le 8 devait être la fête du radjah, et il faut que nous assistions au durbar. Ce jour-là, à onze heures du matin, des coups de canon retentissent. Sa Hautesse se rend au temple. La cérémonie consiste à laver l’idole, à l’arroser de lait et d’huile aromatique. Les bayadères dansent, et les brahmines recueillent les offrandes. Souvent des officiants chassent avec de grands éventails les mouches qui pourraient incommoder l’idole. Sa Hautesse doit dire: «Oum!» c’est-à-dire une grande salutation au dieu.

Dans les circonstances solennelles, on doit sacrifier une chèvre; mais, pour accomplir le sacrifice, il faut que cette dernière tremble. La bête à qui l’on ne fait rien ne tremble pas toujours: pour remédier à cet inconvénient, on jette de l’eau froide dans l’oreille de la bête, qui tremble et qui, par cette marque d’assentiment, semble consentir au sacrifice, qui est immédiatement accompli. Or il arriva qu’un jour de grande fête où le radjah, les brahmines étaient prêts et où tout était disposé pour la cérémonie, la bête ne trembla pas malgré l’eau qu’on lui jeta et même, impatientée, parvint à s’échapper, au grand désespoir des prêtres et des habitants de Tchamba, qui ne pouvaient manger avant la fin du sacrifice. Enfin, après des courses sans nombre à travers les montagnes, on ramena la bête, mais elle ne tremblait toujours pas. O déception! et les estomacs creux qui parlaient. La faim fait sortir le loup du bois, dit le proverbe; la faim donna de l’imagination aux brahmines, qui tout simplement baignèrent la chèvre dans la Râvi; la pauvre bête, au milieu de cette eau tourbillonnante, trembla de tout son corps, au grand contentement des prêtres, qui l’immolèrent. Chacun put alors retourner tranquillement chez lui et satisfaire les besoins impérieux de son estomac.

Ce soir, les 6000 habitants de Tchamba seront en fête et la capitale sera tout illuminée. Malgré l’orage de la veille et la pluie battante du matin, le soleil a reparu et il fait une chaleur étouffante. Jamais, dit-on, il n’a fait si chaud que cette année. C’est peut-être la comète qui nous vaut ce temps extraordinaire; tous les soirs nous pouvons l’admirer étalant sa belle queue au milieu de ce ciel resplendissant d’étoiles. Les indigènes sont persuadés que c’est signe d’un grand cataclysme.