A six heures, lorsque la chaleur du jour est tombée, le durbar commence. On appelle durbar les audiences publiques qu’un prince hindou donne à ses sujets. Presque au bout de la belle place de Tchamba on a dressé une tente, sous laquelle M. de Ujfalvy et les fonctionnaires anglais prennent place. Pour moi, qui n’ai pas la permission de me mêler à cette réunion, on a disposé un fauteuil sous l’ombrage d’un arbre sacré. Il est entouré d’une maçonnerie formant terrasse et planté à quelque distance derrière la tente. Je suis donc au mieux pour voir la cérémonie.
A six heures précises, un coup de canon se fait entendre. Aussitôt le radjah, accompagné du superintendent anglais, monté sur un éléphant et assis dans un palanquin, sort de son palais; l’animal, fier sans doute du personnage qu’il porte, s’avance sur la place d’un pas lent et majestueux; il est tout caparaçonné de drap rouge brodé d’or; à son côté et soutenue par une corde pendait une échelle, et sur son front était placé un bouclier tout incrusté d’or. L’éléphant était des plus rares; son nez, sa trompe et ses oreilles étaient d’un blanc rosé tacheté de noir. De l’autre côté de l’éléphant se tenait debout un homme armé d’un éventail en plume de paon, qui chassait les mouches importunes. Le frère du radjah était assis à ses côtés, ainsi que M. Marshall.
Un éléphant moins grand, moins rose suivait le premier et portait les ministres et les autres grands dignitaires. En tête du cortège s’avançait un homme à cheval, flanqué de deux indigènes qui s’escrimaient sur des tambours. D’autres serviteurs faisaient partir de temps à autre des fusées. Les soldats marchaient fièrement au son d’une musique indescriptible, et de nobles cavaliers faisaient caracoler leurs montures sur les flancs du cortège. Celui-ci, parvenu devant la tente, s’arrêta; l’éléphant plia ses jambes de derrière, mouvement qui dut imprimer une forte secousse au radjah; puis celles de devant suivirent, autre mouvement, ce qui remit Sa Hautesse en équilibre. On dressa l’échelle, et le radjah, son frère et M. Marshall descendirent ensuite. Devant la tente étaient massés les soldats du radjah, sous les ordres du précepteur du jeune prince, qui s’approcha du cortège, tira son sabre et dit: «Présentez armes!» Le superintendent anglais prit la main du jeune prince et le conduisit sous la tente. Après avoir salué tous ces messieurs, il s’assit sur un fauteuil au milieu d’eux. M. Marshall invita mon mari à prendre place à droite du radjah et s’assit lui-même à sa gauche; tous les fonctionnaires anglais avaient des chaises; quant aux hauts fonctionnaires indigènes, ils ne peuvent s’asseoir devant leur souverain que par terre, ce qu’ils firent avec une lenteur et une habitude tout orientales.
Le premier ministre fit alors une espèce de discours au radjah. On amena ensuite huit prisonniers, dont une femme voilée, auxquels le radjah remit leur peine. En entendant leur arrêt de grâce, ils s’inclinèrent tous jusqu’à terre; la femme se contenta de saluer profondément.
Puis les danseurs, de la tribu des montagnards gaddis, commencèrent à faire leur métier au son de la flûte et des tambourins. Ils étaient au nombre de quatorze et tournèrent sans discontinuer devant le radjah. Leur costume était assez original et le bonnet était tout à fait typique. Ils étaient vêtus d’une blouse de gros drap gris, serrée autour de la taille par une ceinture de corde enroulée plusieurs fois autour de leur corps. Le bonnet, pointu, à deux ailes, en même étoffe que la blouse, était orné d’une plume. Les jambes sont nues et les pieds chaussés de souliers en cuir jaune. Après avoir tourné quelque temps, ils frappèrent dans leurs mains; alors éclata un bruit étrange, aussi discordant que possible: c’étaient d’immenses trompettes qui mêlaient leurs voix aux autres sons déjà si criards. Les unes étaient très longues, faisant concurrence à celles de la Renommée; les autres étaient recourbées à l’une de leurs extrémités en forme de crosse d’évêque, et de temps à autre elles jetaient leurs notes glapissantes au milieu du concert. Ces danses durèrent à peu près une heure. Pendant ce temps, les indigènes vinrent tour à tour saluer leur souverain et déposer à ses pieds leur offrande, qui consistait en argent; le radjah touchait le don; et ils le mettaient dans un linge jeté sur la terre; le ministre en prenait note au fur et à mesure. Cette fois-ci, les sujets de Sham Singh ne furent pas très généreux, car après la séance on compta 78 roupies. Mais il paraît que le radjah sait s’arranger autrement, car ce jour-là aucun des fonctionnaires de l’État, depuis le plus grand jusqu’au plus petit, et même aucun domestique ne reçoit de salaire pour sa journée. C’est une économie qui rentre dans la poche du souverain.
Au mois d’octobre, jour de l’anniversaire de son avènement au trône, les offrandes vont jusqu’à 1200 roupies.
Les danses continuaient, au grand contentement de la foule qui garnissait les abords de la place, vêtue de ses sordides et sales vêtements, dont les couleurs reluisaient au soleil.
Ces danseurs sont des nomades; ils habitent les montagnes pendant l’été et descendent dans les plaines en hiver. Ce métier de danseur est encore plus désagréable à l’œil aux Indes que chez nous, et pourtant le chef des Gaddis, vieillard à barbe blanche, s’escrimait de son mieux et était sans doute renommé parmi ses compatriotes. Mais si je trouve disgracieux nos danseurs environnés de tout ce qu’un costume luxueux peut donner de grâce et d’attrait (à tel point que je doute que le fameux Vestris m’eût jamais enthousiasmée), combien devais-je trouver ennuyeux ces hommes aux vêtements lourds et baroques! Le radjah n’était pas de mon avis, car les danses durèrent encore longtemps; enfin, comme il faut bien que tout prenne fin en ce monde, le prince s’étant levé, tous les assistants en firent autant. Les éléphants amenés, chacun reprit sa place respective, à l’exception de M. Marshall, qui, après avoir pris congé du jeune prince, demeura auprès de nous. Le souverain traversa trois fois la place d’un bout à l’autre au son du canon, puis disparut sous la grande porte de son palais.
Ce château aux fenêtres en pigeonnier remplace l’ancien palais, qui est converti aujourd’hui en hôpital; situé sur un endroit assez élevé, il regarde le nouvel édifice du haut de sa hauteur. Lui aussi autrefois était le point de mire; le père du prince actuel l’avait habité. Mais il paraît que ce dernier, qui avait épousé la fille d’un puissant radjah, la rendit si malheureuse qu’elle s’en plaignit au gouvernement anglais, qui fit des remontrances au souverain. Celui-ci n’en tint aucun compte et continua sa vie déréglée. Comme jadis Charles IX, toutes les nuits il sortait de son palais, suivi de ses compagnons de débauche, se rendant chez ses sujets qu’il savait avoir de jolies femmes, et faisant expulser les maris et les parents; ils restaient maîtres de la place, qu’ils ne quittaient qu’à son bon plaisir. Cette conduite scandaleuse fit crier ses sujets, qui se savaient soutenus par les Anglais. Ceux-ci, n’y pouvant mettre un terme, prirent le parti de le déposséder et de le remplacer par son fils.
Aujourd’hui il vit à Manghieri, à quelques lieues de Tchamba; il a eu soin de prendre avec lui toutes les prostituées de la ville, et là, dans une misérable maison, il supporte gaiement les ennuis de l’exil. Sa femme est morte de chagrin.