A Bandhal heureusement, un Anglais a eu l’idée de faire bâtir une masure composée de deux chambres, qui est encore debout, et nous nous y précipitons. Inutile de songer à continuer notre chemin, il faut que la pluie cesse; combien durera-t-elle? là est la question.

Ces chambres sont dans un complet dénûment; pourtant elles valent mieux qu’une tente. La tente, sous un beau soleil, par un temps sec, se comprend, et les douceurs de cette habitation transportable peuvent être chantées; mais par une pluie comme celle des Indes, sur un terrain tellement mouillé que l’humidité pénètre même vos tapis, quand vous vous éveillez le matin à la hâte et que vous passez vos vêtements, humides des caresses de cette nuit pluvieuse, cette tente je la crains et la redoute. Ce misérable toit aux interstices disjoints me semble préférable encore. En cette saison, c’est comme un jouet entre les mains d’un enfant. Pourtant il faudra bien nous en servir; les Hindous ne sont pas hospitaliers de leur nature, et la profanation de leur maison par un étranger n’est jamais de leur goût. Notre supplice dura trente-six heures, après lesquelles un rayon de soleil éclaira notre pauvre chaumière; était-ce bien une chaumière ou une tanière? certes hier cette seconde qualification pouvait lui être appliquée; aujourd’hui, sous cette caresse brûlante du soleil, la tanière devenait chaumière. Ainsi va la vie: selon la clarté qu’on y reçoit, tout change à la façon de la regarder.

J’étais cependant bien fatiguée; mais à deux stations de Badhrawar il valait mieux se hâter et arriver à cette cité.

Je souffre horriblement pendant le chemin, encore plus beau que les autres, s’il est possible. Les cascades se succèdent; les chutes d’eau jaillissent des rochers, et leur écume pluvieuse retombe en gerbes argentées dans la rivière de Chouix, qui se brise en mugissant sur son lit pierreux; des ruisseaux descendent des hauteurs boisées, les uns doucement comme de minces filets, les autres se précipitant de roche en roche, comme pour arriver plus vite à leur but. Emprisonnée par ces hauteurs ombragées, et malgré un violent malaise que j’éprouvais, je ne pouvais m’empêcher d’admirer ces merveilles, que l’œil humain se refuse à croire s’il ne les a pas vues. Malgré ma volonté, mes forces me trahirent, et nous fûmes obligés de nous arrêter à Pokhari sous une véranda, misérable hameau comme égaré au milieu de cette belle nature. La neige montre sa blancheur, et les parvis des montagnes conservent sa trace; les moraines servent de rives et de ponts!

Le lendemain j’étais mieux, et nous partîmes pour faire halte à Maral, belle petite île au milieu du Chouix, dans un endroit sauvage.

Le soir on allume des feux autour de nos tentes; nos coulis, nos domestiques, nos saïs, tous s’y groupent. Pour ces gens à peine vêtus, la fraîcheur du soir, jointe à l’humidité de ces contrées montagneuses, est pour eux, habitants des plaines brûlantes de l’Inde, un véritable danger. La fièvre les a vite saisis, s’ils n’y font attention.

Le 12 juillet tout le monde est sur pied; pour arriver à Badhrawar, il nous faut passer un col très haut qui s’appelle le Padri-Pass: il mesure 3400 mètres. Il ne pleut pas, c’est un bonheur. Mais dès le départ une mauvaise corniche fait tomber pour la première fois le cheval de M. de Ujfalvy, qui n’avait pas voulu descendre. Mon mari manque de se casser le cou. Malgré ce mauvais début, comme nous ne sommes pas superstitieux et malgré les ruades de l’animal, on le calme, et nous passons, hommes et bêtes, à la file les uns des autres. Quelques kilomètres encore, et nous allons nous trouver à la frontière du Cachemire, de ce superbe pays tant vanté par les poètes et les voyageurs.

Quelle est-elle cette frontière? Curiosité humaine, toujours la même.

Cette frontière, hélas! était un escalier qui se refuse à toute description; je doute qu’une pièce de montagne, quelque légère qu’elle fût, ne puisse jamais y passer. Oh! il est bien défendu, ce riche pays, convoité par ses voisins, et ce n’est certes pas de ce côté qu’on viendra le prendre. Au haut de cet escalier, les envoyés du maharadjah du Cachemire nous attendaient. Car à Tchamba nous avions bien reçu la permission de nous rendre par la route de Djammou, mais il n’était plus temps de la prendre, et M. de Ujfalvy avait envoyé un exprès à Sa Hautesse pour la remercier et la prévenir que, la permission étant arrivée trop tard, nous venions par le col pénible du Padri.

L’envoyé avait avec lui plus de cent montagnards, et ce renfort ne fut pas de trop.