Après une descente de plus de 45°, nous dûmes abandonner nos chevaux. M. Clarke et mon mari allèrent à pied. Quant à moi, on me plaça dans mon dandy, afin de m’épargner la fatigue de la montée; cet arrangement fait, nous nous remettons en marche. Un de mes porteurs tombe, les autres le retiennent; c’est un roc qu’il faut franchir, c’est une moraine sur laquelle nous marchons, c’est une montée, puis une descente; enfin nous sommes en plein sur le col. Des hommes soutiennent ces messieurs par les épaules et s’arrêtent de temps en temps pour leur masser les jambes; mes huit porteurs se sont doublés: j’en ai seize maintenant. Au devant, quatre tirent leurs camarades à l’aide de cordes; des pierres roulent sous leurs pieds, et soudain des cris s’échappent de toutes les poitrines haletantes, pour avertir ceux qui sont plus bas, car la pierre roule, bondit, puis rebondit avec fracas. Ont-ils entendu? pourront-ils se garer? C’est qu’elle va vite cette malheureuse pierre, détachée de son parvis! Oui, ils ont entendu; aucun cri de détresse ne retentit à nos oreilles, qui ne perçoivent que le bruit seul de la pierre roulant au fond du précipice. Enfin nous sommes en haut. Tous les fronts s’essuient; l’envoyé du maharadjah, gros Oriental, soutenu aussi par plusieurs hommes, nous fait pitié, tant il a l’air de trouver pénible cette corvée, que Sa Hautesse lui a imposée. De beaux buffles paissent sur ces hauteurs; leurs yeux étonnés nous regardent impassibles et se reportent vers leur conducteur. On ne sait lequel est le plus stupéfait, de l’homme ou de la bête. Quant aux chèvres, ces belles chèvres du Cachemire à poil long et soyeux, elles broutent sans même lever la tête.

CHAPITRE VII
LE BADHRAWAR ET LE KICHTWAR

«Route impossible!»—Descente à l’avenant.—Badhrawar.—Nous montons par une échelle dans notre habitation.—Curiosité des Orientaux.—Histoire d’un lit.—Départ par une pluie torrentielle.—Une rivière débordée.—Nous passons la nuit dans une étable.—Mœurs et coutumes.—M. Clarke tombe malade.—Les Paharis, leur type, leur costume.—Les chutes d’eau de Kichtwar.—Le Tchinab.—Un bungalow du maharadjah trop habité.—Bohtoti.—Ramban.—Ramsou.—Banihal-Pass.—Enfin le Cachemire!

Après un moment de halte et d’une marche facile sur le plateau qui couronne le col du Padri, nous nous arrêtons émerveillés. L’œil stupéfait se fixe sur des montagnes blanchies par la neige, pour glisser ensuite sur des mamelons verdoyants qui s’échelonnent jusqu’à une gorge étroite. Cette gorge semble s’entr’ouvrir pour laisser passer un mince filet d’eau, puis au loin l’œil découvre encore des plantations que le soleil dore de ses rayons, et le ciel nuageux, non plus le ciel bleu, presque blanc de la plaine des Indes, mais d’un bleu foncé, nous rappelle celui de nos chères contrées européennes.

Nous avons à descendre quinze cents mètres, et le massage de ces messieurs continue de plus belle. Nous remercions le maharadjah du renfort qu’il nous a envoyé, car sans lui nous ne serions pas parvenus à franchir ce col. Je ne m’étonne pas de la réponse de sir Robert Egerton: «Impossible cette route! Impossible!» Pourtant nous n’étions pas au bout, nous n’arrivions au bas de la descente qu’à quelques milles de Pradgis.

Heureux et enchantés comme des écoliers en vacances, nous nous décidons à brûler ces quelques milles qui traversaient les plantations entrevues sur le col quelques heures auparavant. A Pradgis, le tisseldar, le receveur des impôts, prévenu de notre arrivée, nous attendait avec plusieurs autres fonctionnaires de la localité. Il nous offrit quelques roupies, que nous touchons avec la main, mais que nous avons bien soin de ne pas prendre. Cette offre d’argent aux personnes à qui l’on veut faire honneur est un usage oriental. Le tisseldar nous prévint que le maharadjah avait donné ordre que tout fût mis à notre disposition, que nous n’eussions à nous inquiéter de rien, car nous étions ses hôtes et il se chargeait de tous nos besoins. Coulis, nourriture, tout était aux frais du roi. Le tisseldar est l’officier qui doit lever les impôts. Avec les pièces d’argent il nous offrit des paniers de fruits ornés de fleurs. Les Hindous adorent ces dernières, et dans aucune fête ils ne sauraient, pour une offrande, se passer de cet ornement. Il m’a paru que, hormis la rose, leurs fleurs sont moins odoriférantes que les nôtres. Les pommes sont très bonnes; on les trouve en quantité dans ces montagnes, et elles sont un bienfait pour les pauvres, qui les ramassent et s’en nourrissent.

Pradgis est une colonie brahmane, et Rangal, petit village que nous avons traversé sur notre route, est habité par des musulmans. Aussi ne fûmes-nous nullement étonnés de rencontrer des femmes enveloppées depuis la tête jusqu’aux pieds dans de larges et longs manteaux, dans lesquels elles se dissimulèrent autant que possible à notre vue.

Après un déjeuner frugal, comme il n’y a que quatre milles jusqu’à Badhrawar, nous sommes résolus à pousser jusque-là pour nous reposer dans cette petite capitale. Le tisseldar, monté sur sa jument, nous précède et nous indique le chemin, vrais décombres de pierres. Sa jument est accompagnée de son poulain, tout jeune et tout gracieux, qui suit sa mère et bondit de pierre en pierre, hennissant plaintivement lorsqu’il l’a perdue des yeux et tout joyeux quand il a retrouvé sa trace. Ici les Orientaux montent des juments, contrairement à l’habitude des autres peuples que nous avions visités. Ils les montent de préférence aux étalons, et elles sont toujours suivies de leur petit. Il n’est pas étonnant alors que ces chevaux soient aussi accoutumés à ces affreux terrains où ils ont été élevés et où leur corne se raffermit tellement qu’il n’est pas besoin de les ferrer.

Bientôt nous distinguons la forteresse de Badhrawar avec ses quatre tours, s’élevant sur une hauteur et dominant la vallée. Puis apparaissent les premiers abords de la ville, ensuite la ville elle-même. Nous sommes arrivés. Quelles vilaines petites rues étroites, tortueuses, toujours aussi laides les unes que les autres. La place est plus régulière, car elle a été arrangée pour le jeu de polo. Les maisons qui la garnissent possèdent toutes des balcons ou plutôt des vérandas. Notre arrivée est un véritable événement pour la ville: tout le monde est sur pied. On nous a choisi deux vieilles maisons, et nous devons parvenir à nos chambres par une sorte d’échelle placée en dehors. Mais nous préférons une maison toute neuve qui n’est pas encore complètement terminée et qui fait le coin de la place; l’escalier n’est pas beaucoup meilleur que l’échelle, mais du moins il est caché aux regards. Nous nous installons au premier. On nous apporte des fruits et des légumes, et on garnit nos chambres de tcharpaï. Le tcharpaï est le lit du pays: il se compose d’un filet tendu sur quatre pieds, d’où il tire son nom: tchar, quatre, paï, pied. Des tringles en bois réunissent les quatre pieds. Suivant que le lit appartient à des personnes de plus ou moins haute condition, le filet est en cordes plus ou moins fines, les pieds sont plus ou moins décorés de peintures ou de sculptures.