Forteresse de Badhrawar.
En général, le lit qu’on donne aux pauvres voyageurs qui ont cassé les leurs, comme nous, sont des lits dans lesquels les propriétaires sont morts; nous n’avons appris ce détail que plus tard; sans cela nous aurions maudit bien davantage la maison Watson, de Bombay, où nous avons acheté ces lits si peu solides, que, le premier soir, un des deux s’effondra sous le poids de M. de Ujfalvy. Le mien ne me fit cette perfidie qu’à Badhrawar, où heureusement il ne manquait pas de tcharpaï.
Toutes les maisons de la place sont du même style: un rez-de-chaussée, un premier avec véranda, quelquefois un second. On parvient aux étages supérieurs de deux façons: ou par une échelle placée en dehors, alors on escalade la balustrade, assez basse du reste, du balcon; ou par un escalier placé sous la véranda. La maison que nous avions choisie était lattée en bois de cèdre. Les parquets étaient en terre battue; les toits verdoyaient sous la pluie qui nous avait enfin rejoints. Une de nos chambres n’ayant d’autre issue que celle de la véranda, on enleva quelques planches du mur de côté, et nous nous trouvons alors au niveau du toit du voisin; c’est une terrasse d’un nouveau genre, qui nous sera bien utile.
Badhrawar donne son nom à une ancienne principauté aujourd’hui réunie au royaume de Cachemire, qui s’étend sur la partie méridionale de la haute vallée du Tchinab, un des principaux affluents de l’Indus. C’est une des plus belles provinces de la couronne de Goulab Singh, grâce à son altitude, qui est d’environ 1500 mètres. La température y est douce. Le sol est admirablement arrosé par une quantité de petits cours d’eau qui courent au Tchinab; aussi la fertilité y est grande. On y cultive le riz, et des arbres à fruits de toute espèce vous offrent leur ombrage. C’est véritablement le petit Cachemire, et cette désignation n’a rien de surfaite. Les environs de la ville sont magnifiques. Celle-ci a environ mille habitants.
Elle possède un grand bazar et deux petits; le pont qui conduit de la place à la vieille ville laisse beaucoup à désirer. Elle fut prise par les habitants de Tchamba.
Les habitants de ce pays m’ont paru plus gais et plus vifs que les Hindous; leurs femmes sont assez jolies; plus rustiques que celles de la plaine, elles n’en possèdent pas la grâce. Elles sont aussi couvertes de bijoux, et celles qui sont trop pauvres pour en porter en argent en ont en plomb.
Les bœufs à bosses, mâles et femelles, traversent librement la ville et entrent dans toutes les maisons, mais ce sont des bêtes intelligentes, et il est rare que malgré cette liberté elles entrent dans une autre que dans la leur, bel exemple que nous devrions souvent imiter; que de fois ne nous sommes-nous pas trompés en regardant les maisons des voisins, quand il nous aurait été si utile de regarder dans les nôtres!
Le maharadjah du Cachemire fait bien les choses, car nous sommes défrayés de tout. On dit que le fonctionnaire qui s’occupe du soin de ces voyages est enchanté: il présente un compte fantastique au roi, qui s’empresse, dit-on encore, de ne pas le payer, mais qui lui permet de se faire rembourser sur les impôts du pays. Les voyageurs qui passent par cette route sont rares, au grand contentement des contribuables, qui payent toujours les frais des violons.
Le lendemain de notre arrivée, le tonnerre gronde, la pluie tombe sans discontinuer, et nous ne pouvons penser à nous mettre en route: ce qui nous désappointe fort, car nous avons déjà visité toutes les curiosités de la ville. Nous tentons, pour nous distraire, d’aller visiter un temple voisin; mais, quoique entièrement bâti en bois de cèdre, il n’offre aucun intérêt.
Il nous faut rester. Mon Dieu! qu’allons-nous faire? Revisiter la ville est impossible. Comme nous n’avons pas de tabouret, M. de Ujfalvy, qui a vu des lits avec des pieds en vieux bois sculpté, achète ces lits et veut en faire faire des tabourets: le menuisier est appelé, mais notre domestique François est si peu intelligent, il parle si mal la langue du pays qu’on a toutes les peines du monde à faire comprendre à cet ouvrier qu’il doit couper ces lits pour en faire des sièges. Enfin François, qui parle toujours à l’infinitif et au participe passé, finit pourtant par traduire à peu près ce que nous voulons, mais ce n’est pas sans peine. Le premier tabouret est cependant assez bien, et, comme ces indigènes sont très intelligents, le second l’est tout à fait; pour quatre annas nous en sommes quittes. Mais il faut les faire recouvrir, c’est-à-dire tendre une natte au-dessus. On nous amène un vieillard, qui se met en devoir de faire ce travail, moyennant quatre annas par tabouret; à ce prix il fera tout ce qu’il y a de mieux. Pendant ce temps nous entendons des cris de femme: ce sont ceux de la malheureuse dont on a vendu les lits sans qu’elle le sache; elle est au désespoir en les voyant coupés. Sans doute on ne l’a pas consultée, en Orient tout se fait par ordre, et l’autocratie y règne en tous temps et en tous lieux.