Dans le fond, caché par les arbres, le toit pointu du temple de Badhrawar se dessine au milieu de la verdure. Au moment de notre arrivée, nous n’y avions pas fait attention; mais, maintenant que la pluie qui tombe nous laisse le temps d’examiner tous les plus petits détails de cette vie lente et monotone des Orientaux, nous nous apercevons qu’il est aussi en bois de cèdre et n’a rien de remarquable. Le soir, nous entendons la retraite sonnée par les troupes du maharadjah.
Il pleut, hélas! toute la nuit, et nous avions dit cependant que nous partirions à cinq heures du matin. Mais à l’heure indiquée personne n’est là, ni le tisseldar ni son lieutenant. C’est quelque chose d’irritant que les voyages en Orient: on a non seulement la difficulté des chemins, mais celle des hommes. Les coulis sont-ils prêts, le tisseldar n’est pas là. Si l’on s’informe où il est, on vous répond, à votre grand étonnement, qu’il est à trois milles. «Comment? mais il était venu pour nous!» Vous donnez l’ordre à votre domestique d’aller le chercher. Celui-ci, au lieu de faire ce que vous lui dites, transmet l’ordre à un autre, qui le transmet à un troisième, lequel le transmet à un quatrième, et ainsi de suite, cela n’en finit plus. A Tchamba nous avons vu M. Marshall, avec une dizaine de serviteurs, obligé de se lever de table pour aller chercher ce qu’il voulait. Lorsqu’on appelle un domestique, on ne prononce jamais son nom, on serait sûr qu’il ne vous répondrait pas; mais on dit: «Ko-haï? (Qui est là?)» Celui alors qui vous répond est celui auquel on s’adresse. Cette indolence rend le voyage beaucoup plus difficile. Notre François est malheureusement si bête et si mou qu’il est impossible de compter sur lui. Il est encore une autre difficulté qui exaspère l’infortuné voyageur: a-t-il besoin de demander un renseignement, jamais on ne peut en obtenir un exact. L’un vous dit: «Le chemin passe par la montagne»; l’autre vous dit: «Non». «Peut-on passer?—Oui!» quelques instants après: «C’est très dangereux!» Le peuple oriental est menteur par excellence; c’est même la plus parfaite éducation qu’on peut donner à l’enfance, celle de savoir déguiser sa pensée. Les écrivains qui ont tant vanté les beautés de la civilisation orientale n’y sont jamais allés, ou bien alors c’est si loin de nous que cela se perd dans la nuit des temps. Sans doute, quand l’Occident était encore dans la barbarie, cette civilisation était peut-être merveilleuse, tout étant relatif en ce monde. Mais maintenant c’est trop vanter l’Orient. Le peuple est pourtant intelligent. Mais la religion hindoue est si stupide, elle laisse si peu à l’initiative personnelle, tout y est tellement réglé, stipulé; ceux qui ont le commandement sont si despotes, si cruels, qu’ils sont, pour la plupart du temps, abrutis et que les notions du juste et de l’injuste se confondent dans leur esprit sans pouvoir s’équilibrer. Avant de partir, deux femmes en pleurs vinrent nous trouver à propos du lit qu’on leur avait pris; nous leur assurons que nous leur payerons, elles sont déjà fort surprises et ne peuvent le croire; elles nous disent que c’est un legs de famille auquel se rattachent des souvenirs, et supplient qu’on le leur rende. Le tisseldar, revenu dans l’intervalle, est bien étonné, car il ne sait pas par où elles sont venues. Il n’ose pas les renvoyer devant nous; mais il n’est pas content, car, si elles n’étaient pas venues, il aurait certainement gardé pour lui l’argent du lit; il n’a malheureusement pas songé au toit, par lequel elles sont passées. Décidément ces toits plats ont de grands avantages pour les uns et de grands inconvénients pour les autres. M. de Ujfalvy fait donner aux plaignantes par notre François deux roupies, double du prix convenu avec le tisseldar; la figure des deux femmes commence à se rasséréner et leurs pleurs cessent; mais, comme c’est un souvenir de famille, M. de Ujfalvy leur fait donner encore une demi-roupie, en leur disant: «Bakchich». Les regrets sont effacés; le sourire revient sur leurs lèvres, elles s’éloignent vite, dans la crainte qu’on ne leur reprenne les deux roupies qu’elles sentent sonner dans leurs mains. Quant au souvenir de famille, il existait seulement dans leur imagination, car, lorsqu’un Hindou est mourant, on s’empresse de le transporter dehors, pour que le cadavre ne souille pas la maison. Que de fois nous est-il arrivé de rencontrer sur notre route un malade agonisant sous ce beau soleil et tenant entre ses mains une queue de vache! S’il y a une rivière sacrée, on les transporte auprès, et si à sa dernière heure l’Hindou pense au Gange, le plus sacré de tous les fleuves, il est sûr d’avoir une place dans le ciel de Siva.
Aussitôt que quelqu’un est mort, il doit comparaître devant Yama. Yama est le Pluton des Hindous; mais, pour se rendre au lieu habité par ce dieu, il faut quatre heures quarante minutes; l’heure des Hindous est à peu près de quarante-cinq minutes: aussi aucun mort ne peut être brûlé ni enterré avant ce temps. Il faut en outre, pour arriver dans les enfers, traverser un fleuve brûlant, dont les Hindous payent le passage par des offrandes (une vache noire, par exemple). C’est après ce passage difficile qu’ils se trouvent en face de Yama, qui, selon leur mérite, va les punir ou les récompenser. Il est pourtant un moyen d’échapper à ce dieu terrible: si le mourant a eu le bon esprit d’invoquer le nom de Vichnou, les serviteurs de ce dieu s’emparent vite de son âme, la conduisent près de ce dieu, et Yama est frustré dans ses fonctions. Le pouvoir de Vichnou est si considérable que, même si l’on invoque son nom par hasard au moment de mourir, on est absous des péchés les plus grands, fût-ce même celui d’avoir tué des vaches. Yama a un aide qui tient compte des bonnes et des mauvaises actions des hommes et de l’heure à laquelle le terme de leur vie est arrivé.
Cet aide a des serviteurs, et ceux-ci prennent quelquefois une âme pour une autre; tant pis pour la pauvre âme, car alors, si l’aide de Yama n’a pas reconnu son erreur avant que son enveloppe mortelle soit brûlée, elle a payé pour une autre, et l’erreur est irréparable. J’aime à croire qu’il n’en avait pas été de même pour l’âme de ce pauvre mort qui s’était laissé mourir sur ce lit transformé maintenant en tabouret.
Nous voilà loin de notre départ, mais aussi ce jour-là il fut compliqué et il fallut des appels réitérés, des cris sans fin après nos serviteurs pour que nous puissions nous mettre en marche sous une pluie battante survenue pendant l’intervalle. A peine sortis de la ville, nous rencontrons le tisseldar, qui accourt tout essoufflé, n’en croyant pas ses yeux en nous voyant partir par un temps pareil; il faut pourtant bien qu’il se rende à l’évidence, et, poussant un gros soupir, il se décide à nous suivre à pied.
La rivière, que nous côtoyons toujours, de loin ou de près, grossit à vue d’œil sous cette pluie diluvienne; son lit n’est plus assez large et déjà elle empiète sur notre pauvre petite route. Que sera-ce donc si cela continue? L’eau roule et se précipite avec fracas, semblant se ruer sur elle-même; elle bondit sur les pierres, elle saute, elle s’élance pour s’éparpiller dans l’air et retomber en gerbe; c’est un spectacle superbe, mais malheur à l’imprudent qui voudrait traverser le torrent! il serait impitoyablement renversé, roulé et broyé par le flot dans sa course furibonde.
Nous marchons à la suite les uns des autres, tout impressionnés par le bruit incessant de cette masse liquide que nous voyons augmenter à chaque instant. Notre chemin ressemble maintenant à un ruisseau alimenté par les fossés des rivières, dont l’eau jaunâtre et sale nous entoure de tous côtés, et, comme si nous n’avions pas assez de celle de la terre, celle du ciel tombe avec un redoublement de fureur. Le chemin continue pourtant sa course capricieuse au milieu d’une riche et splendide nature. Qu’il serait aisé de transformer ces lieux où tout se rencontre, l’eau, le bois, les pierres! Mais bah! que fait à ces maîtres demi-civilisés le bien-être de leurs sujets; pourvu qu’eux-mêmes soient bien, le reste leur est indifférent. Pourquoi faut-il qu’un si beau pays soit si mal administré! Ces beautés, qu’on devrait pouvoir admirer tranquillement, c’est au péril de sa vie qu’il faut aller les voir.
Nous marchons ainsi pendant quatre heures, et, pour arriver à la maison du roi, qui est située à la station prochaine, il nous reste à peine un mille à faire. Mais la pluie a fait son œuvre; la rivière a débordé, le chemin se cache sous les eaux en fureur. Après de vaines tentatives pour traverser même à pied, nous sommes là, arrêtés devant cet obstacle infranchissable. Que faire? Il y a un village sur la hauteur, il nous faut l’atteindre; c’est plus facile à dire qu’à exécuter. Pour comble de malchance, le cheval de M. Clarke, qui a senti la jument du tisseldar, hennit, bondit et veut absolument se jeter sur nous; on parvient à le calmer, mais son cavalier est obligé de mettre pied à terre. Le tisseldar, sans s’occuper du trouble qu’il cause, nous montre le chemin, qui offrirait un spectacle charmant s’il faisait beau.
Enfin nous arrivons au village; des hommes sont partis en avant. Un bon feu est préparé sous la véranda pour sécher ces messieurs, qui sont trempés. Quant à moi, mon mari m’a si bien enveloppée avec des couvertures de caoutchouc que j’ai été complètement protégée. Heureusement que nos coulis sont arrivés et que je puis donner des vêtements secs à M. de Ujfalvy. Ceux de M. Clarke ne sont pas là. La pudeur britannique et la fatigue l’empêchent d’entrer dans une chambre qu’on lui offre, car elle est habitée par une femme et un enfant; je lui propose des couvertures, avec lesquelles il pourra s’envelopper, mais il ne veut rien entendre; aussi, malgré le bon feu, il tremble de tous ses membres, et, comme il n’est déjà pas très bien, nous avons peur qu’il ne lui arrive quelque chose de mal.
Sous la véranda, le toit en terre laisse passer la pluie, mais que faire? Nous ne pouvons nous résoudre d’entrer dans les chambres qu’on nous offre: la première est habitée par une femme, son mari et son enfant; la seconde, qui n’a d’autre issue que la première, est réservée aux vaches et aux veaux, qui beuglent à notre approche avec un ensemble désespérant, et, bien que ces animaux sacrés soient séparés par un grillage en bois, ce voisinage, auquel nous ne sommes pas habitués, nous effraye, et nous aimons mieux pour l’instant nous contenter de la véranda; mais celle-ci devient tout à fait inhabitable et il nous faudra la quitter. M. de Ujfalvy, s’apercevant que, s’il ne se met pas en colère, nous n’aurons rien de bon, commence à réclamer une autre maison à haute voix, au grand mécontentement du tisseldar, qui a d’abord répondu: non. Mon mari cherche avec lui dans tout le village un meilleur abri; enfin on en rencontre un, sans doute celui que le tisseldar se réservait. Nous faisons jeter de la paille sous la véranda, disposer nos lits, et nous nous rassemblons tous à cet endroit. Nous voilà installés non sans peine; mon samovar est prêt, et, grâce à Dieu, je puis donner du thé à ces messieurs. M. Clarke grelotte et se voit obligé d’accepter l’abri qu’on lui offre: c’est une chambre sans fenêtre au fond d’une autre ayant assez l’apparence d’un caveau. Mais on y a fait du feu et il y fait aussi chaud que dans un four. En se couchant sur cette terre brûlante, notre compagnon pourra au moins se réchauffer.