Nos provisions ne sont pas encore arrivées. En attendant, j’examine la demeure de notre nouveau propriétaire. C’est une grande chambre sans autre ouverture qu’une porte donnant sur la véranda; à droite, un fourneau en terre battue d’à peu près vingt centimètres où se trouvent deux trous, et à côté, sur une méchante couverture, un petit enfant couché qui dort d’un profond sommeil; près de la porte, nous apercevons deux espèces de support pour déposer des ustensiles de ménage. Le tcharpaï, ou lit, meuble seul la chambre; les pieds en bois sont bien travaillés. Les montagnards sont habiles, et pourtant les outils qu’ils emploient sont bien simples. En général ils font tout avec la hache; cette hache n’est pas comme la nôtre, elle est retournée, et le tranchant se trouve faire face au manche.
Ce petit village, où nous sommes obligés de nous abriter, s’appelle Nioto: il est habité par les Paharis ou habitants des montagnes. Ce sont en général de fort beaux hommes, et les femmes, avec leur nez en bec d’aigle, ne sont pas mal.
M. de Ujfalvy se fait donner des renseignements sur la langue de ce peuple, qui ne parle pas l’hindoustani; c’est un travail surhumain, il faut une patience de savant pour parvenir à démêler quelque chose au milieu de toutes leurs paroles. On ne saurait croire combien ces peuples primitifs sont loquaces; quand ils commencent à parler, ils n’en finissent plus, et, pour avoir une réponse catégorique, c’est une affaire d’au moins un quart d’heure.
Mais mon mari s’y adonne avec passion; ce pays est nouveau pour lui, et les Paharis qui l’habitent sont des peuples qui n’ont pas encore été mensurés; c’est d’ailleurs dans ce but que nous nous sommes exposés à tant de fatigues pour arriver jusqu’à eux. Enfin dans l’après-midi, vers quatre heures et demie, la pluie cesse; si elle ne recommence pas, nous pourrons partir demain. Le second envoyé du maharadjah, que nous avons trouvé à Badhrawar, nous assure que, même s’il pleuvait, nous pourrions toujours nous rendre à la station où se trouve la résidence du prince. Quel bonheur! aussi comme nous dormons bien en plein air sous notre véranda, et, le matin, nous sommes tout à fait enchantés en voyant que la pluie a cessé de tomber. Quant à M. Clarke, il n’est pas bien et a une grosse fièvre.
Comme la rivière la Nerou n’a pas eu le temps de s’écouler, c’est par un chemin à travers la forêt, que le tisseldar a fait un peu aplanir pour nous, que nous nous rendons à la station tant convoitée. La route est magique, et, malgré les difficultés qu’elle offre, on croirait qu’il est impossible à une créature humaine de vivre au milieu d’une telle solitude; partout cependant où un espace de la montagne ou de la forêt a pu être cultivé, une maison s’élève à côté d’un champ.
A dix heures, lorsque nous arrivons au bungalow royal, le soleil a reparu, et nous pouvons espérer un temps plus beau; ici, de l’autre côté du col du Padri, les pluies périodiques ne sont plus de saison. Nous n’avons pas l’intention de rester au bungalow, qui n’a de royal que le nom; la station a été trop courte et la journée n’est pas excessivement chaude; donc, après une collation et malgré les autorités du village, qui sont venues à notre rencontre, après quelques heures de repos nous repartons.
Pendant cette halte, nous voulons acheter un costume complet de femme pahari. On nous amène un jeune couple, vêtu de ses plus beaux atours. Le costume de la femme était composé d’un pantalon très étroit à rayures vertes et rouges, d’un morceau de coton dont elle s’entourait le corps en lui faisant former une jupe et qu’elle ramenait ensuite sur la tête comme un voile, et de pantoufles de cuir brodé; des boucles d’oreilles en argent retombaient le long de l’oreille; des bracelets en plomb complétaient le costume de cette jeune femme, assez gentille du reste. Les vêtements n’étaient pas d’une scrupuleuse blancheur; mais j’avais la ressource de les faire laver. Celui de l’homme était plus simple: un large pantalon, une chemise et un bonnet ressemblant assez à celui d’un bourreau formaient toute sa parure. La femme, en entendant qu’il était question de lui prendre ce qu’elle avait de plus beau, se mit à verser quelques larmes, mais les autorités la forcèrent à aller se déshabiller. Elle revint donc, vêtue simplement d’un manteau de gros drap gris, le seul qu’elle possédât peut-être encore, et déposa à mes pieds d’un air navré ces habits, qui me parurent encore plus sales. Mais lorsqu’elle vit que je lui comptais en bonnes roupies le prix qu’elle avait demandé pour tous ces objets, et surtout lorsqu’elle les sentit résonner dans sa main, sa figure s’éclaira d’un gracieux sourire, et le salam qu’elle m’adressa était dit avec un accent plein de joie. Pauvre femme, habituée à ce qu’on lui prenne tout de force, elle croyait qu’il en serait ainsi de ses parures, qui étaient peut-être le seul bonheur qu’elle ait en ce monde.
Nous partons par un beau soleil et nous retrouvons bientôt notre rivière d’hier, la Nérou, mais elle a bien diminué, et, malgré ses 24 milles de longueur qu’elle conserve toujours, son air envahisseur s’est calmé. Elle roule encore ses eaux avec fracas, mais on aperçoit les immenses pierres contre lesquelles celles-ci vont se briser.
Quelle belle nature, quel superbe pays et quel malheur qu’il appartienne à des hommes qui ne savent pas s’en servir! Il est si riche et si fertile! Nous sommes à l’époque où l’on fait des plantations de riz; des hommes avec des charrues attelées de buffles labourent la terre; hommes et bêtes sont dans l’eau jusqu’aux genoux. Plus loin on a déjà réuni les jeunes pousses du riz en gerbes; on les laisse dans l’eau sur le champ pendant qu’un homme tasse la terre avec ses pieds. Puis, dans d’autres places, des femmes, dans l’eau jusqu’à mi-jambe, repiquent les pieds de riz de distance en distance comme des salades. Elles enfoncent avec leur doigt chaque brin d’herbe dans la terre avec une vitesse incroyable. Un champ est bientôt repiqué.
La station est longue, et nous côtoyons le Tchinab, rivière d’une respectable largeur, un des affluents de l’Indus. Elle est si rapide qu’aucun bateau ne peut se tenir sur ses flots. Une descente horrible, telle que nous n’en avions pas encore vue, nous conduit à un torrent profond; des hommes sont là pour nous aider au passage, il nous faut quitter nos chevaux. Quinze hommes s’emparent de mon dandy et entrent dans l’eau jusqu’à la ceinture. Les pierres sont si grosses que mon porteur de devant va tomber en se heurtant contre l’une d’elles, je me prépare déjà à être mouillée, mais ses compagnons l’ont retenu. Quant à ces deux messieurs, ils sont portés chacun sur le dos d’un homme qui, lui-même, est soutenu par ses compagnons. Enfin le passage s’est effectué sans accident, et nous nous trouvons en face d’une rampe qui est un vrai fouillis de pierres et de rocs au travers duquel il faut retrouver son chemin. Mon porteur tombe pour la seconde fois en se blessant, et ceux qui me soutiennent avec des cordes l’aident à se relever. Sa blessure heureusement est légère.