La montée terminée, nous arrivons au village. Il faut nous arrêter. La maison musulmane qu’on nous offre est plutôt une écurie, mais nous sommes seuls entre nos quatre murs et nous pourrons nous mettre sous la véranda de la cour. M. Clarke est très malade; il a un fort accès de fièvre; nous n’avons donc pas à choisir.
Pendant que M. Clarke reste étendu sur son lit, qu’allons-nous faire? Admirer le Tchinab; ce fleuve porte un nom chinois qui lui a été donné par les habitants musulmans de l’Inde. On l’a ainsi désigné parce qu’il vient du Lahoul, pays dont les habitants ont de grandes affinités avec ceux de la Chine; mais son véritable nom est Tchamdra-Bagha, parce qu’il est formé de la réunion de deux cours supérieurs, le Tchamdra et le Bagha. Sur un parcours de 205 milles il se grossit de neuf affluents qui sortent des flancs de montagnes richement boisées, et l’on se sert de leur courant pour la flottaison des bois coupés. Le Tchinab coule dans un étroit défilé entre deux talus à pic. Les pentes inférieures de cette route sont couvertes de magnifiques forêts jusqu’à Kichtwar, situé sur un plateau de 5 milles de long sur 2 de large et à une élévation de 5500 pieds au-dessus de la mer. C’est sur ce plateau que le Mari-Wardwan se réunit au Tchinab. La jonction de ces deux rivières donne lieu à un splendide spectacle, car le Mari-Wardwan descend alors des hautes montagnes qui séparent le Petit-Tibet du Cachemire et se précipite dans le Tchinab par plusieurs chutes d’une hauteur totale de 750 mètres. Cette magnifique cascade produit un bruit qu’on peut entendre d’une distance de 5 milles, et même à cette distance on aperçoit très bien les deux chutes. Le moment où elles offrent le plus bel aspect est à la fin de mai, à l’époque de la fonte des neiges.
Les deux premières chutes se précipitent sur des plates-formes, et cette masse d’eau, poussée en avant, rejaillit en poussière sous la violence du choc; elles se déchirent ensuite sur des rochers pour retomber encore de chute en chute et reprendre un cours paisible, jusqu’à leur embouchure. Au lever du soleil, les effets de réfraction sont splendides et donnent aux habitants de gracieuses croyances; pour eux, toutes ces ondoyantes réfractions sont des ondines qui se baignent dans les cascades pour réconforter leurs membres engourdis par les douceurs du sommeil.
Le Kichtwar a un climat très doux, et, si cette magnifique chute d’eau était en Europe, que de gens viendraient l’admirer en savourant les bons fruits qui mûrissent! Malgré tout, on peut se faire illusion, car le chêne croît ici et s’élève même à une assez grande hauteur; avec un peu de bonne volonté on peut donc s’imaginer être en Europe et se reposer tout en songeant aux douceurs de la patrie. Kichtwar était autrefois la résidence d’un radjah et capitale d’un État. Aujourd’hui dépossédée, elle est réduite à sa plus simple expression; à peine reste-t-il de son ancienne splendeur quelques centaines de maisons; les autres, à moitié démolies, tombent en ruines près de cette belle cascade. Que dire de plus!
Samedi, 16 juillet. Mon Dieu, comme le temps passe! Voilà déjà un mois et plus que nous sommes en voyage; mon mari va mensurer les Paharis. Pauvres gens, ils ne sont pas trop rassurés et ne savent ce qu’on va leur faire; la vue des instruments qui vont s’emparer de leurs têtes leur fait peut-être penser au supplice que Yama, le dieu des enfers hindous, leur imposera plus tard. Ici l’invocation même mentale de Vichnou ne les sauverait pas. Je me suis laissé raconter qu’un homme ayant commis les crimes les plus épouvantables, approchant de sa fin, dévoré d’une telle soif que la fièvre lui occasionnait, appela trois fois son fils, qui portait un des noms de Vichnou. Il vint à mourir quelques instants après et les serviteurs de ce dieu s’emparèrent de son âme et la transportèrent au paradis de Vichnou. Qui entra en colère? ce fut Yama; mais, malgré ses réclamations au dieu Brahma, il ne put rien obtenir; la loi est formelle, dit-on. En voilà un qui fut sauvé sans l’avoir voulu. Ces pauvres gens tremblaient donc de tous leurs membres, mais la vue du bakchich qu’on donna au premier les tranquillisa complètement, car Plutus est toujours et partout le dieu préféré.
Ce peuple, qui pratique la religion hindoue, habite les montagnes du Cachemire depuis Ramban à l’ouest (Djammou oriental) jusqu’à Badhrawar et le col de Padri à l’est. Son nom Pahari veut dire «habitant des montagnes»; ce sont de grands et beaux hommes. Ils ont le front fuyant. Les bosses sourcilières sont très prononcées, et la dépression est alors profonde. Les yeux sont droits et généralement très foncés. Les sourcils sont arqués et bien fournis. Les pommettes sont peu saillantes, au contraire des arcades zygomatiques, mais cependant beaucoup moins que chez les Koulous. Le nez est d’une très belle forme, plutôt long et mince que court. Le visage est ovale, de même que le menton. Le cou dénote la force, et le torse la vigueur. Pour des montagnards, ils ont les extrémités vraiment petites. Les femmes ont un caractère très prononcé que leur donne leur nez en bec d’aigle, qui s’accentue d’autant plus qu’elles sont vieilles. L’embonpoint est très rare chez eux; ils sont plutôt maigres et très nerveux. C’est une belle race, et qui se prête assez volontiers à ce qu’on leur demande; ils envoient chercher un des leurs, qui sait écrire, et qui s’empresse de tracer quelques lignes sous la dictée de mon mari. Leur écriture ne ressemble pas à ce que nous avons vu jusqu’à présent. Hommes et femmes portent un petit peigne double en bois de cèdre plus ou moins travaillé, qu’ils placent dans leurs cheveux sur le sommet de la tête.
Nous voulons mensurer les femmes, mais elles pleurent tellement que, ne voulant pas les affliger davantage, nous les renvoyons avec un bakchich.
Impossible de partir, la fièvre n’a pas quitté M. Clarke, et nous ne pouvons laisser seul notre compagnon. Pourvu que cela ne dure pas longtemps, car je pourrais bien tomber malade de fatigue. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit; mon lit est tellement habité par ces horribles bêtes plates et rouges. Quel supplice, être harassée, fatiguée, tomber de sommeil et être réveillée à chaque instant par des coups d’épingle! c’est intolérable, et je pleurais de rage sur mon lit; j’avais beau me mettre sur une chaise, elles tombaient des poutres, les malheureuses, et, lit ou chaise, elles savaient toujours me trouver.
Aussi, lorsque, sur les cinq heures de l’après-midi, M. Clarke nous dit que le mal de tête et la fièvre l’avaient quitté, j’étais doublement contente; je n’avais plus qu’une nuit à subir ce supplice.
Le soir nous allons admirer les montagnes de neige, puis, plus loin, le glacier qui brille comme de l’or sous les rayons du soleil couchant.