Le 17, à cinq heures du matin, nous nous éloignons de ce beau site en suivant le cours du Tchinab, qui est enfermé dans de hautes montagnes. Un pont branlant et trois descentes affreuses. A la deuxième descente, le sentier est taillé dans les parois de la montagne, et le torrent qui la sépare de celle que nous aurons à franchir tout à l’heure bondit de roc en roc, dont sa blanche écume a arrondi les aspérités. La troisième descente aboutit aussi à un torrent qui a pour cadre un rond-point en blocs de pierre d’une effrayante beauté et qui nous fait oublier les horreurs de la route. Nous arrivons à un petit village, mais nous n’avons pour abri qu’un dharmsala ou caravansérail, abri commun. Celui-ci se composait d’une véranda dont la toiture ne demandait pas mieux que de s’écrouler; au milieu se trouvait une porte fermée par un cadenas de forme russe; au fond de la véranda à gauche, il y avait un emplacement sur lequel on avait installé des fourneaux en terre. Au-dessus de ce fourneau s’élevait une petite chapelle bouddhique avec les fourches en bronze sacramental. Elle était destinée au dieu Siva.
La curiosité nous fit demander qu’on ouvrît cette porte fermée. Au lieu d’un temple sacré, resplendissant d’objets précieux, que nous croyons pouvoir admirer, nous vîmes tout uniment une chambre hindoue. Le propriétaire était mort, et, comme on ne savait pas à qui devait revenir le peu de choses qu’il possédait, on avait tout laissé comme de son vivant, se contentant de fermer la porte. Ainsi nous fut racontée l’histoire de cette chambre. Est-elle vraie? En tout cas, cette manière de procéder serait fort encombrante dans les pays plus habités, mais à Akchérazou, petit village perdu au milieu de l’Himalaya, le peu d’habitants et la place immense dont ils peuvent disposer leur permettent ce genre de procéder.
Ce village, admirablement situé, est, dit-on, fort malsain; cela est dû probablement aux rizières qui l’environnent.
Notre compagnon de voyage est de nouveau assez mal, mais il ne peut rester ici, il faudra repartir dès demain. Déjà à la précédente station il a dû renoncer à son cheval et s’accommoder d’un mauvais palki, palanquin qu’on lui arrange au plus vite.
Le palki est une espèce de tissu de cordages attachés à une forme de bois, longue d’environ 1 m. 25 et large d’environ 60 centimètres; aux deux extrémités de cette forme de bois sont attachés deux brancards qui servent à le porter. Huit hommes sont généralement employés à ce transport, mais dans les montagnes il faut douze hommes au lieu de huit: deux attachés avec des cordes vont par devant pour tirer dans les montées, et deux autres sont par derrière pour retenir dans les descentes. Le palki est très incommode dans ces sentiers montagneux.
Il fait superbe et nous faisons dresser nos tentes; je ne veux pas recommencer sous la véranda de ce caravansérail mes deux nuits de la station précédente. J’ai si bien dormi que je me lève à quatre heures du matin, fraîche, disposée et contente, car nous n’avons plus qu’une mauvaise station, et ensuite nous trouvons la route royale de Djammou avec le télégraphe. Le télégraphe! comme ce mot résonne à notre oreille! avec quel plaisir nous le répétons! Aussi, dans notre impatience d’arriver à cette bienheureuse route, nous brûlons un petit village, situé à 5 koss d’Akchérazou, au grand mécontentement de notre guide. Le koss est la mesure hindoue dont on se sert pour mesurer les distances; un koss correspond à 1 mille et demi. A ce village on nous présente un homme qui s’est cassé le bras, car on prend mon mari pour un savant médecin. Le bras de cet homme est entortillé dans un bandage parfaitement ferme, et, lorsqu’il veut le défaire pour nous le montrer, mon mari le lui défend et se contente de lui expliquer qu’il doit de temps en temps mouiller son bras avec de l’eau fraîche, mais sans enlever le bandage. La consultation est finie; on nous donne un verre de lait excellent.
Pour arriver à la station nous contournons une gigantesque montagne, et la montée nous prend deux heures et demie. Ces montagnes renferment le Tchinab, dont les méandres nous apparaissent comme un petit ruisseau. Sur le plateau le coup d’œil est de toute beauté. D’un côté, la vallée que nous allons quitter avec tous ses mamelons, ses gorges étroites; de l’autre, en tournant, celle où nous allons entrer, parsemée de riants villages, parmi lesquels nous apercevons Bohtoti, vers lequel tendent nos plus ardents désirs.
Nous faisons halte, car nous sommes fatigués. Tout en admirant le paysage, je trouve de beaux champignons; rien qu’à leur odeur, ceux-là sont bons, ils ressemblent à ceux de couche que nous mangeons à Paris. A ce souvenir l’eau nous vient à la bouche, et tout à coup se dresse devant nos yeux une bonne croûte toute fumante dans son enveloppe dorée. Quelle illusion, qui s’évanouira bien vite devant notre maigre poulet ou notre pauvre mouton ordinaire! Chétif poulet qui faites au moins mille pas avant de trouver un pauvre petit grain, ce n’est pas le moyen de vous engraisser; et vous, agneaux qui bondissez sur ce plateau, belles chèvres à la laine longue et soyeuse, vous êtes ou trop jeunes ou trop vieilles, et il fait trop chaud pour laisser à votre chair le temps de devenir tendre et succulente.
La descente égale la montée et nous sautons à faire concurrence aux chèvres, mais tout prend fin en ce monde. Après un pont branlant et maints détours au milieu d’ornières et fondrières de toutes sortes, surgit tout à coup, devant nous, le télégraphe, et sur un bel emplacement planté de beaux cèdres se dresse une tente toute blanche flanquée à droite et à gauche de deux autres tentes plus petites. C’est le campement que le maharadjah a fait préparer. La tente du milieu est pour nous; celle de droite est pour notre compagnon de voyage, et celle de gauche est un endroit secret, remplaçant avantageusement certaine chaise percée sans laquelle un Anglais ne voyage jamais.
On nous offre des pommes délicieuses, puis des fleurs et tout ce qu’il faut pour notre nourriture.