M. Clarke n’arrive qu’une demi-heure après nous; la chaleur et la route l’ont tellement épuisé qu’il ne demande qu’à se coucher. L’air frais va le remettre; nous sommes à 3300 pieds d’altitude, car Bohtoti est en bas et l’on nous a placés sur la hauteur. Il fait du vent, et il est à craindre que nous n’ayons un violent ouragan, comme il y en a souvent ici, qui ravage tout sur son passage. Le vent soufflait par rafales, et nous en fûmes quittes pour un peu d’eau.
Quelque temps après notre arrivée on nous amena un envoyé du maharadjah, qui prétendit qu’au reçu de la lettre de M. de Ujfalvy on l’avait envoyé ici tout de suite; il avait marché tellement vite qu’il s’était abîmé le pied. Ce qu’il y a de plus étonnant, c’est qu’à présent qu’il nous a trouvés, il veut aller à Badhrawar; c’est du moins ce que nous traduit François, qui assure qu’il a une lettre pour le tisseldar de cette ville. «Alors il n’est pas venu pour nous?—Si! mais il a une lettre pour Badhrawar et il demande la permission de s’y rendre.—Mais s’il est venu pour nous, il faut qu’il reste avec nous.—Non, il faut qu’il aille à Badhrawar.—Alors il n’est pas venu pour nous?—Si.—Il faut qu’il reste.—Non, il faut qu’il aille à Badhrawar.» Enfin, voyant que nous ne sortirions pas de ce dilemme, on appelle Lala, le domestique de M. Clarke, car M. de Ujfalvy soupçonnait François de ne pas comprendre et de ne pas pouvoir traduire. Donc on appelle Lala. «Oh! Lala!» répètent en chœur les Hindous. Lala arrive. Tout s’explique.
Le maharadjah ou plutôt son premier ministre lui a donné l’ordre d’aller à notre rencontre et, s’il le fallait, de pousser jusqu’à Badhrawar, pour remettre au tisseldar de cette ville une lettre nous concernant. Or ce brave fonctionnaire nous avait bien trouvés, mais il se croyait moralement obligé de pousser quand même jusqu’à Badhrawar, pour remettre cette lettre, inutile maintenant, et pour cette raison il demandait la permission de s’éloigner. M. de Ujfalvy lui fit répondre que, puisqu’il nous avait trouvés, il devait rester avec nous, ayant été envoyé pour nous. Quant à la lettre, s’il se croyait obligé de la remettre au tisseldar, malgré notre rencontre, il devait la faire porter par un autre. Je ne sais si cet employé par trop méticuleux comprit, mais il s’inclina profondément, ainsi que les deux autres qui nous l’avaient présenté, et s’éloigna. Cependant, comme nous ne l’avons pas revu, il est plus que probable qu’il sera parti pour Badhrawar.
L’orage est survenu pendant la nuit et par conséquent a retardé notre départ de quelques heures; nous sommes au 19 juillet, et l’on nous assure que la route est superbe. Nous avons bien du mal à trouver des porteurs; il paraît que le service du maharadjah ne leur plaît guère, car, malgré les coups qu’on leur prodigue, il y en a qui se sauvent, et les autorités de Sa Hautesse sont forcées de prendre en gage leurs outils ou leur mince bagage, pour les forcer de porter nos effets.
La belle route de Djammou ne justifie pas sa réputation; elle est assez large et elle possède un télégraphe, c’est vrai, mais pendant trois milles les descentes et les montées nous rappellent les plus mauvaises routes. Nous côtoyons le Tchinab, bien encaissé dans de hautes montagnes; aussi la route redevient mauvaise et nous subissons des alternatives de montées et de descentes. Les cascades tombent et leurs belles eaux s’argentent sous les rayons voilés du soleil.
La vallée du Kichtwar, qu’arrose le Tchinab, n’est pas si belle que celle de Koulou, ni si sauvage que le haut Tchamba; pourtant les montagnes en sont plus hautes et, quoique moins boisées, ne manquent pas de charme. Nous nous arrêtons devant une masure et nous demandons du lait, qu’on nous sert avec empressement. Nous sommes étonnés, mais nous comprenons tout de suite pourquoi cet accueil: ce sont des musulmans. Ceux-ci avec les étrangers sont hospitaliers, la religion le leur commande. L’Hindou au contraire est arrêté dans l’élan de son cœur. Tout ce que touche ou a touché un étranger est souillé et doit être brisé, si l’objet est cassable, sinon purifié. Vous voyez d’ici les transes de ce malheureux, qui doit casser son pot, purifier sa maison, nettoyer trois fois au lieu d’une son lota de cuivre. Si vous n’avez pas un verre avec vous, jamais un Hindou ne vous donnera à boire, à moins que vous ne buviez comme lui. L’Hindou fait couler de l’eau d’un vase, et, rapprochant ses deux mains, il s’en sert comme d’un verre. Nos coulis hindous n’ont jamais bu autrement, tandis que nos coulis musulmans buvaient dans des bols. Ce brave musulman nous donne donc à boire avec plaisir, mais il en mit autant à recevoir son bakchich. Je ne sais si les six femmes qui étaient avec lui lui appartenaient, mais elles avaient le visage découvert, et deux d’entre elles étaient assez jolies.
Musulman du Cachemire.
Après le passage d’un pont, dont ce musulman était le gardien, nous voyons arriver vers nous un superbe palki surmonté d’un cachemire de l’Inde du plus beau fond rouge, devant lequel marche un cavalier vêtu de blanc qui remet une lettre à M. de Ujfalvy. Son cheval blanc, richement caparaçonné, était tenu en bride par un de ses serviteurs. C’était un envoyé du premier ministre, qui devait se tenir à notre disposition et tout arranger pour notre voyage.
Après la lecture de la lettre, nous nous remîmes en marche. L’envoyé monta sur un des deux chevaux qu’un de ses domestiques tenait en laisse, et nous suivit derrière. Un nouveau tchouprassi ou chef de police marche devant nous.