Noble cachemirien.
Ramban, où nous nous arrêtons, est un misérable petit village qui prend le titre de ville parce qu’il possède un post-office et un bazar. Les habitants ont leur demeure dans les montagnes. Le post-office est un établissement pour le service des lettres; on peut s’y procurer des timbres. Nous habitons le bungalow du maharadjah. Cette habitation, temporaire, il est vrai, puisque Sa Hautesse n’y vient que deux fois l’an, lorsqu’elle va de Srinagar à Djammou et lorsqu’elle en revient, laisse à désirer non seulement sous le rapport du luxe, mais aussi sous le rapport du confort; il est encore vrai d’ajouter que notre confort occidental n’a rien de commun avec celui de l’Orient.
Cette habitation, comme toutes les semblables, possède une véranda, un premier étage, auquel on parvient par un escalier sombre et délabré qui vous conduit à une première pièce pouvant servir d’antichambre; à droite de celle-ci, une autre grande pièce, qui est la principale du bâtiment: elle possède trois petites fenêtres, qui peuvent se fermer avec des persiennes en bois travaillées à jour, de telle sorte que le courant d’air de cette chambre est très bien aménagé: c’est à quoi les Orientaux tiennent avant tout et avec raison. En revenant dans l’antichambre, à gauche se trouve une autre pièce avec une seule fenêtre, et au fond de cette chambre un réduit, transformé en certain lieu des plus primitifs. Toutes ces salles sont blanchies à la chaux, les parquets sont en terre battue et les parties boisées ne sont pas même peintes; pour tout mobilier une table ronde et deux vieux fauteuils cassés. Il est probable que, pour recevoir Sa Hautesse, tout est garni de beaux et magnifiques tapis orientaux et que les murs sont cachés par de superbes draperies brodées d’or. Les Orientaux mettent là tout leur luxe, et en cela ils sont nos maîtres, car quiconque a vu les tapis de ce pays trouve les nôtres ridicules et de mauvais goût, les tapisseries des Gobelins et de Beauvais exceptées.
La situation du bâtiment constitue une de ses beautés; le jardin en est malheureusement assez éloigné, mais il est joli et bien soigné; les citronniers y fleurissent, comme du reste dans tout le pays, et sur la route rien n’est joli comme ces arbres qui mêlent leur feuillage à celui du cèdre et aux fleurs écarlates des grenadiers. Le citron ici est petit et vert et a beaucoup moins de jus que ceux que nous connaissons.
A quelques pas de la demeure du maharadjah un magnifique pont est en construction sur le Tchinab. J’augure qu’il sera beau par les deux arches qui sont jetées sur les rives, mais quand sera-t-il achevé? Les fils de fer sont déjà posés, mais l’ardeur des ouvriers paraît bien mesurée.
En partant de Ramban, où nous avons eu passablement chaud, nous quittons le Tchinab pour remonter l’un de ses affluents, petite rivière qui, à son embouchure, forme de nombreux zigzags. Le chemin qui suit le cours d’eau avait été une fois bien fait; mais, hélas! depuis combien de temps n’a-t-il pas été réparé et dégagé surtout des pierres qui, se détachant des montagnes, viennent l’encombrer?
Un petit lac est formé par la rivière, arrêtée par un amas de terre considérable. C’est le premier lac que nous voyons dans le Cachemire. Pourtant quelle délicieuse route on pourrait faire au milieu d’un paysage si sauvage! La rivière coule et se brise contre des rocs énormes. Nous suivons un dédale de pierres, de bosquets, d’arbres, de grottes qui semblent tenues par l’effet seul de l’équilibre; nos épaules s’en ressentent quelquefois, et gare à nos têtes! Mais nous sommes à Ramsou, après six heures de marche, sans avoir trouvé un seul village. Le bungalow est ici bien plus petit que celui de Ramban, l’herbe croît dans la cour, et les poutres y sont encore plus dégradées, et l’endroit secret est encore plus abîmé et plus primitif que tout le reste. On voit que Sa Hautesse ne s’arrête pas souvent ici. Du reste la situation laisse beaucoup à désirer; la maison est bâtie sur une éminence de terrain dans le fond de la vallée, éloignée de la rivière, et, comme elle est renfermée dans une cour entourée de quatre murs, la vue est laide et tout à fait restreinte.
En nous éveillant le 21 juillet, nous pouvons voir nos chevaux qui paissent tranquillement sur le toit; nous sommes sûrs au moins qu’ils sont bien portants, tant mieux: la fatigue d’hier n’a pas altéré leur santé.
Pour commencer notre journée, nous traversons des endroits si charmants qu’ils ressemblent aux allées d’un parc; la corniche elle-même qui contourne cet énorme massif semble nous engager à la suivre, mais, à mesure que nous nous élevons, les montagnes deviennent plus hautes, se déboisent et prennent un caractère plus alpestre qu’himalayen. De Ramsou à Banihal, où nous nous rendons, nous traversons trois petits villages, et dans l’un d’eux, près d’une belle fontaine aux abords d’épais ombrages, caché sans doute dans la forêt, un chacal fait entendre des cris plaintifs. Nous en entendrons beaucoup, dit-on.