Les Hindous n’ont aucune peur de cet animal, et, lorsqu’ils en rencontrent un sur leur route, s’il est à leur gauche c’est pour eux un heureux présage, et ils continuent leur chemin avec d’autant plus de contentement.

Il est de tradition qu’une de leurs déesses, connue sous le nom de Dourga, s’est métamorphosée en chacal pour arracher à Kangra, qui voulait le faire périr, l’enfant de Krichna, Dieu favori des Hindous, surtout des femmes. Dourga est la femme de Siva et l’une des trois grandes déesses de la religion hindoue, et son nom lui vint de Dourga, terrible géant qu’elle combattit et vainquit. C’est une espèce d’Hercule femelle; on la représente aussi avec dix bras, et on place presque toujours un chacal à côté de son image.

Il me semble que les Cachemiriens du district de Banihal sont plus forts que les Hindous proprement dits; ils sont grands et bien faits, ils ont des jambes avec des mollets nerveux, ce que n’avaient pas ceux que nous avions vus jusqu’à présent. Les hommes et les femmes manquaient généralement de cette forme gracieuse qui caractérise une jambe bien faite.

Nous voyons beaucoup moins de femmes dans cette contrée, car ici les musulmans et les Hindous sont mêlés, et les premiers sont les principaux habitants du Cachemire. Mais les femmes musulmanes, du moins celles que nous voyons, ne se voilent pas le visage; elles se contentent de le cacher un peu avec le voile qu’elles portent sur leur tête et qui fait partie de leur costume.

Nous ne mettons que cinq heures pour arriver à Banihal en passant par des ponts si primitifs, qu’ils peuvent faire concurrence à leurs frères de l’Asie centrale russe; mais ici rien d’étonnant: ces pays sont régis par des Orientaux, tandis que les Russes, à qui appartient le pays, imitent l’indolent laisser-aller de leurs devanciers.

Quelle différence! les Anglais auraient bien vite fait de construire un pont commode et solide. Banihal possède un bazar; donc, aux yeux des Orientaux, c’est une ville. Faute de grives, on mange des merles, dit le proverbe (c’est en Orient qu’on peut le répéter souvent). On nous conduit toujours au bungalow du radjah, mais il paraît que, comme dans cette localité il y en a deux, un pour le radjah et un pour sa suite, on trouve plus simple de nous conduire au second. M. de Ujfalvy, qui s’aperçoit de la fraude et sait combien les Orientaux méprisent les Européens, ne se laisse pas faire, et, ramenant chacun à son rang, il nous fait donner le bungalow de Sa Hautesse. Celui-ci, quoique plus confortable que le premier, qui ressemblait à une belle écurie, ne vaut pas mieux que tous les autres que nous avions déjà visités.

Cette petite transgression aux ordres du maître était due à la faiblesse de notre domestique; hélas! il nous aurait occasionné bien d’autres désagréments si M. de Ujfalvy n’était déjà parvenu à comprendre assez bien l’hindoustani pour saisir si sa pensée était bien traduite.

D’après cet exemple il est facile de concevoir pourquoi les Anglais ne veulent avoir aucun rapport avec les indigènes et pourquoi les idées d’un sang mêlé leur sont en répulsion. Quand ils pensent, en voyant les Portugais, à ce qu’ils pourraient devenir s’ils se laissaient aller à se commettre avec les indigènes, leur sang britannique se révolte, et cela est bien naturel pour quiconque a vécu un peu dans l’Inde.

La nuit nous amena un orage terrible, la foudre tomba à quelque distance de nous, ce qui nous fit tressauter sur nos tcharpaïs tant soit peu ébranlés.

Le 22 au matin, la rivière était déjà bien grossie, des arbres étaient renversés, un champ de maïs était affaissé sous la pluie, et le dommage paraissait bien grand, pour un pauvre vieillard à barbe blanche qui considérait ces dégâts, tout en invoquant Mahomet; son œil triste nous regarda passer et nous suivit quelque temps.