Nous avions un col de 9500 pieds à franchir, le col de Banihal, qui allait nous introduire au Cachemire; quelques stations encore et nous serions alors dans la capitale. L’entrée, comme on le voit, n’est pas si facile de ce côté. Le panorama pour arriver à ce col était tout autre que ceux que nous avions vus jusqu’à présent. Les flancs des montagnes étaient garnis d’herbes et de fleurs de toutes couleurs, qui formaient des parterres ravissants pour l’œil.

Au moment où nous allions nous engager sur une corniche, nous rencontrons un homme assis sur sa mule entre deux paniers. Il était coiffé d’un turban blanc, mais sa bouche était protégée par une mousseline très claire, nouée derrière la tête. Cet homme appartenait à la secte des djaïns, qui sont ennemis des brahmines et reconnaissent les divinités, mais n’en adorent aucune. Ils ne font ni sacrifices ni prières. Cependant des hommes réputés saints sont devenus dieux, bien qu’ils admettent l’existence d’un dieu unique qui, après avoir réglé les destinées de tout ce qui se meurt, donna à l’homme une liberté entière et le rendit responsable ainsi de tous ses actes. Les djaïns sont ennemis, m’a-t-on dit, de toute destruction; ils ne veulent pas que leurs femmes se brûlent, et ne détruisent aucun animal, pas même les insectes infiniment petits, ceux que nous respirons, et c’est pour obtenir ce résultat qu’ils se couvrent la bouche. Je me demande comment ils font pour manger, quelque dextérité qu’ils y mettent; il faut pourtant soulever le voile, et alors!... Il faut pourtant respirer pour vivre... Enfin, me disais-je, malgré la plus grande perfection, il y aura toujours un coin, fût-il imperceptible, qui sera défectueux.

Nous rencontrons des montagnards, qui portent leurs fardeaux dans des paniers affectant la forme de balances. Ceux-là n’ont pas la bouche couverte; ils aspirent au contraire à pleins poumons l’air le plus frais de ces régions élevées. Nos hommes sont en sueur et je m’étonne qu’ils ne se refroidissent pas, car ils sont à peine vêtus, une chemise en coton, toute déchirée, un pantalon qui leur descend à peine aux genoux et une couverture en laine qui leur serre la taille et les couvre au besoin. Pour moi je me hâte de mettre mon plaid, car le vent est très fort, et le thermomètre marque à peine 11 degrés. Après les chaleurs que nous avons eues en bas, c’est déjà le froid. Aussi, arrivés sur le col de la montagne, nos hommes ne demandent pas à s’arrêter. Ni nous non plus.

CHAPITRE VIII
LE CACHEMIRE

Désenchantement!—Souvenir de Jacquemont.—Verinagh.—Le palais, l’étang poissonneux.—Islamabad.—A la recherche d’un gîte.—Des maisons à plusieurs étages.—Écorces de bouleaux et papier du Cachemire.—Les ruines de Martand, navigation sur le Djilam.—Aspect de Srinagar.—Malaises.—Un excellent médecin.

En descendant de l’autre côté de la montagne, je me demandais si je ne faisais pas un rêve.

Quoi! c’est là cette entrée du véritable Cachemire, de ce paradis terrestre, de cette merveille du monde? Et malgré moi la description de Guillaume Lejean me revenait à la mémoire, j’étais confondue. Les lettres de Jacquemont que j’avais lues sur le bateau me disaient donc seules la vérité. Était-ce donc pour contempler cet amas de montagnes déboisées au sud, présentant une désolante uniformité, que nous avions fait ce chemin périlleux? Comment ces flancs de terre rouge et à peine garnis de verdure peuvent-ils nourrir ces belles chèvres dont la laine soyeuse fournit de si beaux châles? J’étais atterrée, et cependant nous descendions une montagne boisée où la flore toute européenne me rappelait ma chère patrie. Mais je n’étais pas venue pour voir l’Europe, et, dans ma colère toute féminine, j’étais furieuse, lorsque au bas de la descente je me trouvai sur ce grand plateau d’alluvions entouré de montagnes. On eut beau me dire que ces alluvions faisaient justement sa fertilité et sa richesse, ces terrains dénudés et presque en friche me causaient un désappointement qui fut long à se dissiper.

Il ne fallut rien moins que le palais de Verinagh, où nous nous arrêtâmes quelques heures, pour faire disparaître complètement ma mauvaise humeur. Ce palais très pittoresque n’a qu’un étage; la façade du premier est tout en grillage de bois et repose sur un soubassement en pierres. Derrière cette façade se trouve un étang rempli de poissons, qui remplace avantageusement la cour. Il est rond, et, tout autour, des voûtes entourent cette belle pièce d’eau. Ces espèces de cellules ont une sortie à l’extérieur et servent de refuge aux serviteurs du radjah ou aux voyageurs pauvres. Cette eau est si verte que le fond de ce lac doit avoir au moins 10 ou 15 mètres; elle s’écoule sous l’arche principale et s’éloigne de ce palais en formant une jolie rivière.

Les chambres étaient propres et toutes boisées; les plafonds étaient agrémentés de dessins formés par des lames en bois très minces, ce qui faisait un effet charmant.

Après nous être reposés quelques heures, nous décidons que nous irons coucher à Islamabad et que M. Clarke, qui est toujours souffrant, viendra nous rejoindre le lendemain matin.