A trois heures, lorsque le soleil est un peu moins fort et que nous espérons sa disparition, nous partons. Mais, hélas! le soleil du Cachemire est comme celui des Indes, il est aussi brûlant et la route n’a pas d’ombre; elle s’étend dans une large plaine enclavée dans des montagnes arides; les plantations de riz, le bord d’une rivière dont le lit est à peu près sec: tel est le chemin que nous suivons jusqu’à six heures, où les premières maisons d’Islamabad nous apparaissent, mais qu’elles sont encore loin, grand Dieu!

Palais et étang de Verinagh.

Nous entrons dans de vastes prairies; la rencontre de cavaliers nous fait pressentir les approches de la ville. A sept heures et demie le Djilam, qui arrose Islamabad, est devant nos yeux. Qu’il a l’air honnête, ce vieil Hydaspe! qui dirait à son air timide et tranquille qu’il a vu tant de choses? C’est pourtant sur ses bords, dans le Pendjab, qu’Alexandre vainquit Porus et consolida son pouvoir; c’est encore sur ses bords qu’il voit aujourd’hui les Anglais, plus calmes et surtout plus patients qu’Alexandre, s’emparer doucement de cette riche contrée qu’ils convoitent. Que de temps s’est écoulé depuis cette époque, que de changements dans la manière de combattre! Autrefois des masses énormes se heurtaient les unes contre les autres et faisaient retentir les alentours du bruit de leur choc. Aujourd’hui le roulement du canon a remplacé le bruit des armes, le hennissement des chevaux et les cris des éléphants. Le canon, la mitraille, les obus et les hommes roulent tués sur le coup ou gémissant sous des blessures sans nom. Lequel des deux préférez-vous, fleuve calme et tranquille? Si vous pouviez parler, qui sait à qui vous jetteriez la palme?

Maintenant il faut que nous le traversions sur un pont qui vient de se briser et que par habitude on ne s’empresse pas de raccommoder; il est si doux de ne rien faire. Nos chevaux entreront dans ces eaux paisibles, et nous, nous sauterons par-dessus les trous. Ce qui fut dit fut fait. Ensuite nous nous engageâmes sous une belle et grandiose allée de peupliers qui nous conduisit à la ville.

Les rues y sont étroites; elles se croisent, s’entre-croisent, et les maisons ont souvent trois étages: fait anormal en Orient.

Sur la place se trouve le bungalow, dans lequel notre mounchi, secrétaire du maharadjah, veut à toute force nous faire entrer, mais nous nous y opposons; c’est un bungalow indigène, et nous frémissons à l’idée des hôtes incommodes qui pourraient nous hanter de trop près. L’histoire d’une princesse orientale trouvant un pou sur sa robe et le remettant précieusement à sa suivante afin que celle-ci le mette en liberté, histoire que m’a racontée à Simla la femme d’un pasteur anglais, me revient à l’esprit, et j’aime mieux tout que d’entrer dans cette demeure.

Après de longs pourparlers, on se décide à nous conduire au bungalow anglais, mais il est tard et cet endroit est éloigné: c’est pour cette cause que notre mounchi n’avait pas voulu nous y mener.

A la nuit tombante, nous sortons de la ville, et, comme il n’y a pas de clair de lune, il fait très noir dans la campagne. Nous mettons au moins vingt bonnes minutes pour arriver au bungalow, mais nous nous applaudissons de n’avoir pas cédé, car, au moins, nous sommes dans un endroit nu, mais propre. Ce bungalow a été construit par les ordres du maharadjah, pour recevoir les étrangers qui viennent visiter le Cachemire. Tout étranger qui entre dans son pays devient son hôte, il ne peut se rendre propriétaire d’aucun terrain; même le résident anglais n’a pas sa maison à lui, elle appartient au souverain de ce beau pays, qui la lui prête pendant son séjour à Srinagar.

Ce bungalow asiatique était loin de ressembler à ceux que construisent les Anglais; c’en était pourtant une imitation; mais, hélas! qu’elle était pâle! On eut toutes les peines du monde à trouver un tcharpaï assez grand pour M. de Ujfalvy; tous ceux qu’on apportait étaient trop courts. Le gouverneur de la ville, qui était venu là, avec sa suite, pour notre arrivée, avait beau donner des ordres, rien n’y faisait.