Comme le faubourg près de ce lac est habité par des musulmans, on voit quelques cimetières; les tombes sont en pierre et espacées les unes des autres; c’étaient les premiers cimetières que nous voyions depuis longtemps, les Hindous brûlant leurs morts. Nous n’avions vu jusqu’à présent que quelques rares élévations de terre sur le sommet desquelles était planté un bâton orné d’une oriflamme blanche, qui étaient, nous avait-on dit, des endroits respectés où l’on avait brûlé des veuves.

Temple de Martand.

L’antique temple de Martand s’aperçoit de loin; il est situé au pied d’une montagne, et une immense plaine s’étend devant lui. C’est un magnifique monument, une merveille en ruine, dont le style rappelle les édifices gréco-bactriens.

Comme elle est bien placée, cette vieille ruine, au milieu d’une nature triste et morose, environnée des montagnes qui l’abritent! Les champs sont déserts, les habitations rares et les habitants plus rares encore. Et pourtant qu’il devait être beau, ce temple enseveli maintenant dans le silence et l’oubli! Comme, au temps de sa splendeur, ces colonnes s’élevaient fièrement, abritant sous ses parvis un peuple frémissant de bonheur en adorant ses dieux! O temps passés! que reste-t-il de toutes ces magnificences? rien: quelques débris superbes, encore debout aujourd’hui et qui, si l’on n’y prend garde, s’écrouleront demain sous le poids de leurs ans. Quel crime que cette indifférence asiatique toujours la même! Ces vieux débris sont pourtant si beaux! Témoins silencieux d’une époque si lointaine, pourquoi ne pas les conserver? Ils font si bien dans ce triste paysage!

A mesure que nous avancions au milieu des décombres, je regrettais de ne pouvoir emporter quelques débris de ces magnifiques sculptures. Que d’élégants chapiteaux gisaient là sur ce sol! Quel bel ornement pour les musées! Mais, regrets superflus, il n’y fallait pas songer; tous ceux qui étaient transportables avaient été enlevés par les Anglais. Nous avions beau regarder, chercher, scruter, aucune pierre travaillée et d’un transport aisé ne s’était dérobée aux regards avides des rares visiteurs.

«Des serpents, des serpents en grande quantité», nous cria le vizir avec un véritable effroi, et il nous supplia de ne pas nous aventurer d’un certain côté. Les serpents sont les seuls gardiens de ce vieux temple, et ils ont déjà fait mourir les téméraires qui ont voulu pénétrer trop avant dans ces vieilles ruines.

Notre domestique, François, nous traduisit ce récit avec une figure décomposée. Quoique nous ne crûmes pas un mot de l’histoire, comme il n’y avait rien à admirer de plus, nous ne voulûmes pas contrarier le vizir, et nous revînmes sur nos pas, au grand contentement du haut personnage. Cette manière de faire garder ces ruines par le serpent est une idée sublime, car, quoi qu’on dise des charmeurs de serpents, les Orientaux ont peur de cet animal venimeux, et, si le cobra n’existe pas au Cachemire, il y a une autre espèce de serpent très dangereux et qui occasionne la mort. Cette mort n’est pas aussi certaine que celle due à la piqûre du cobra, contre la morsure duquel il n’y a aucun remède, et, bien soigné, on peut en réchapper; mais ce reptile n’en est pas moins très redoutable.

Il y a aussi, près d’Islamabad, des jardins qui sont très beaux. Les jardins des Hindous ne ressemblent pas aux nôtres; ils sont presque toujours tracés en ligne droite et laissés un peu au caprice de la nature.

En revenant, on nous conduisit à un petit temple au pied duquel se trouve une belle fontaine; l’eau qui emplit le bassin est limpide, mais troublée par une quantité de poissons qui grouillent là dedans comme des sangsues. Autant quelques-uns de ces animaux aux écailles argentées, se jouant à la surface, sont gracieux et animent cet élément, autant la quantité noirâtre de ceux qui se pressent les uns sur les autres est dégoûtante. Combien le goût, la manière de voir des peuples sont donc différents! plus on voyage, plus on s’aperçoit de cette différence, et tous se trouvent ridicules et se critiquent, à l’envi les uns des autres. Il me parut que ces poissons étaient de la même forme que ceux qui troublent l’eau du grand et beau bassin du palais Verinagh. Ils sont aussi sacrés que les autres. Aucun mortel n’oserait les pêcher: plutôt périr. On les nourrit tous. Un indigène me présenta une assiette pleine de grains de maïs, que je leur jetai; ils se précipitèrent dessus avec une gloutonnerie indigne de poissons sacrés. Je suppose qu’ils ne se connaissaient pas cette qualité, car j’aime à croire qu’ils auraient agi autrement. Cette délicate attention de m’avoir fait nourrir cette gent liquide me coûta une roupie, et une autre roupie pour l’homme qui m’offrit une assiette de prunes sèches de Bokhara et d’amandes.