Une fois que je fus sur pied, Mme Henwey nous proposa d’aller visiter le temple du Takhti-Soliman.
Nous partons de grand matin; il a fait la veille un orage accompagné d’un peu de pluie qui a rafraîchi l’atmosphère, les nuages se sont dissipés et nous avons un magnifique coup d’œil. Mme Henwey et moi, nous nous faisons porter en palki, et M. de Ujfalvy nous suit à cheval.
Nous passons devant un cimetière musulman qui se trouve près de la montagne, en face duquel se sont groupées quelques maisons où habitent les fossoyeurs.
Aux Indes il n’y a pas de fossoyeurs. Les Hindous aussi bien que les musulmans incinèrent ou enterrent eux-mêmes leurs parents. C’est un devoir qu’ils ne cèdent à personne. Cachemire fait exception à cette règle, et les gens qui ensevelissent les morts sont parqués comme des lépreux. En ce moment ils sont occupés à tisser de la toile ou du coton, et leur métier est aussi primitif que celui des autres Hindous. Ils vont et viennent, tenant leur fil en main, et nous regardent passer d’un air mélancolique.
Nous nous engageons sur la montagne; la route est horrible, mais nous arrivons quand même au sommet.
Temple hindou sur le Takhti-Soliman.
Le temple qui le couronne n’est pas très grand. On y monte par quelques marches très hautes et on y entre par une porte très étroite; les habits des fidèles ont poli les pierres qui sont près de l’entrée. Il a dû y avoir une cérémonie, car, lorsque nous y pénétrons, une forte odeur d’encens emplit la voûte. L’intérieur est en pierres sculptées, et au milieu se trouve un lingam en pierre noire en forme de borne, sur lequel on a posé une couronne de fleurs jaunes. Le jaune est la couleur préférée pour les cérémonies religieuses, et c’est elle que nous avons toujours rencontrée. Ce temple est surmonté d’une coupole qui domine gracieusement la montagne, mais le panorama qui s’étend sous nos yeux est encore ce qui me plaît le plus.
La vallée, entourée de montagnes, s’étend à perte de vue; les plantations, les prairies entrecoupées d’arbres forment comme des tapis de différentes couleurs; le Djilam déroule ses méandres, qui rappellent les dessins de palmes que l’on voit sur les châles, pour disparaître en entrant dans la ville, dont il baigne les maisons. La forteresse gardienne de Srinagar, bâtie sur une petite hauteur, domine la cité orientale; ces blocs montagneux sont nus et arides au midi et boisés un peu du côté du nord. Des cimes neigeuses se font jour par-ci par-là, et le lac qui baigne et reflète le pied de ces géants terrestres étale sa belle nappe d’eau au soleil. Les plantes maritimes en verdissent la surface; les jardins flottants en rapetissent l’étendue, y forment des canaux, et cette division en rompt la monotonie. Des rideaux de peupliers s’élancent droits et fiers sous un ciel nuageux, comme celui de notre belle Europe, et l’air frais du matin emplit nos poumons de bien-être.
Pas une pierre à pouvoir emporter, quel dommage! quels regrets!