La première visite de M. de Ujfalvy fut pour le maharadjah Rambir-Singh, qui le reçut avec tout le cérémonial de l’Orient et lui demanda quel projet il avait en venant dans son pays. M. de Ujfalvy lui répondit que le désir de la science avait seul guidé ses pas et que, s’il pouvait aller à Skardo et pénétrer jusqu’à Ghilghit pour s’aventurer plus loin encore, ses vœux seraient réalisés. La permission d’aller à Skardo lui fut accordée sur-le-champ, mais on refusa de le laisser aller à Ghilghit. Le pays était en révolte contre l’autorité du maharadjah, et le résident anglais avait failli être assassiné et était forcé de revenir. Dans ces conditions, Rambir-Singh ne pouvait permettre à M. de Ujfalvy de s’y rendre. Mon mari dut se résigner de bonne grâce. Se révolter eût été compromettre notre voyage. Pour prendre des mensurations anthropologiques sur les indigènes, il fallait l’aide du gouvernement, et, comme le maharadjah y portait beaucoup d’intérêt, Sa Hautesse promettait son intervention. Le succès était donc certain; vouloir pousser plus loin eût été téméraire et n’aurait eu pour effet que de nous aliéner les bonnes intentions du souverain.
Le maharadjah du Cachemire est un bel homme, à la figure intelligente et douce, aux yeux de velours; ses manières sont nobles et empreintes de cette majesté commune à tous les Orientaux; chaque pas qu’il fait est compté; chaque geste, chaque parole sont réglés d’avance. C’est aussi un des plus puissants des princes indigènes.
Les maharadjah avaient autrefois des radjah sous leur suzeraineté, et à eux seuls appartenait le droit de déclarer la guerre. A présent, presque tous ces radjah ont disparu, et le maharadjah du Cachemire est le seul dont le royaume ait une certaine importance.
Il a trois fils et plusieurs filles; l’aîné de ses fils est marié, mais n’a pas d’enfant; il pourra donc prendre une autre femme. Les Hindous ne doivent avoir qu’une femme, les autres sont des concubines; ce n’est que lorsqu’ils n’ont pas de fils que leur religion leur permet de prendre plusieurs femmes. Le grand but de la vie d’un Hindou est d’avoir un fils; s’il n’en a pas, il peut en adopter un et lui donner sa caste, quelle que soit celle d’où il est sorti.
On dit que le père du maharadjah est le seul qui eût marié sa fille, car autrefois on s’efforçait de les faire périr dès leur naissance en les privant du sein de leur mère; on ne les épargnait que si l’on n’avait pas d’enfants mâles; cette coutume barbare existait surtout chez les Radjpoutes. Les noces de la fille du maharadjah furent superbes; elles durèrent plusieurs jours et engloutirent des sommes considérables.
Anant-Ram, premier ministre du maharadjah.
Le souverain actuel aime beaucoup les Européens, ou du moins il en a l’air; mais son fils aîné les méprise et les déteste, dit-on.
Le premier ministre, le divân Anant-Ram, est un homme très intelligent et tout jeune encore; son père, homme d’une rare capacité, lui a laissé, paraît-il, une lourde tâche, car il avait habitué le maharadjah à ce que toutes les affaires lui passassent par les mains.
Aime-t-il ou n’aime-t-il pas les Européens? là est la question. Toujours est-il que son plus grand plaisir est de mettre des bâtons dans les roues entre les relations, très tendues, de son gouvernement et du résident anglais; comme il est très rusé, très souple, très poli et surtout très malin, ce n’est pas toujours le résident anglais qui l’emporte dans cette lutte sourde.