Pourquoi le maharadjah ne fait-il pas payer une roupie par jour pour chaque bungalow qu’il offre à ses visiteurs, et pourquoi ne les fait-il pas meubler? Ce serait plus agréable que cette hospitalité par trop simple de quatre murs et du strict nécessaire. Mais on prétend que Sa Hautesse craint que les étrangers, se trouvant trop bien, ne se fixent dans sa capitale, ce qui serait pour lui le comble du chagrin.

Il y a quelques années à peine, aucun étranger ne pouvait séjourner au Cachemire passé le mois d’octobre. Lord Lytton, alors vice-roi des Indes, abolit cet usage en permettant à des officiers anglais de passer l’hiver à Srinagar. L’étonnement du maharadjah fut grand lorsqu’il sut qu’au mois de novembre les Européens se promenaient dans sa capitale. Une lettre fut écrite au vice-roi, qui tint bon et ne voulut pas revenir sur sa décision. Le nouveau vice-roi des Indes, lord Ripon, fut, à son arrivée, accablé de demandes pour reviser cet ordre, mais il est toujours resté sourd aux réclamations. Cependant, afin de ne pas trop contrarier le maharadjah, le résident anglais passe ses hivers à Sialkot, petite ville de la frontière dont les habitants viennent quelquefois à Srinagar, ce qui nous permit d’en voir quelques-uns.

M. E..., Belge francisé qui cultive les vignobles de Sa Hautesse, est envoyé en France ou ailleurs pendant les grands mois de l’hiver. M. Dauvergne, qui a fait à lui seul pendant vingt ans le commerce des châles du Cachemire, n’est pas même excepté de cette règle. Ce dernier devrait être pourtant dans les bonnes grâces du souverain; il a fait énormément gagner d’argent aux sujets de Sa Hautesse et, par cela, facilité le payement des impôts, mais il paraît que tout est autre dans ces pays. Tout ce qui fait la gloire de nos souverains fait le désespoir de ces potentats orientaux. En effet, tout leur est égal si leurs désirs sont satisfaits; le bonheur, la richesse, la gloire de leurs sujets et de leur pays sont des mots vides de sens; le moi remplit tout leur être, et c’en est assez pour eux.

Certes la nature himalayenne est bien belle, mais c’est à elle seule qu’elle doit cette beauté, les hommes font tout pour l’enlaidir. Une splendide nature avec des maisons en ruines, des hommes en haillons; une excessive richesse à côté d’une excessive misère, voilà l’Orient; rien qui résiste à un examen sérieux. Comme la vérité, l’idéal du parfait lui fait horreur. Dès l’enfance on apprend à l’Indien à mentir et à dissimuler sa pensée, et il en sera ainsi tant que la femme n’occupera pas près de lui la place qu’elle doit occuper. Le contact de l’Européen n’a pas réussi à tirer les indigènes de leur torpeur. Ce n’est pas qu’ils ne peuvent faire ce que nous faisons. Oh si! ils nous imitent parfaitement, mais il leur manque ce je ne sais quoi qui fait que l’esprit agit et non la routine. Ce je ne sais quoi, c’est la femme.

On sent que rien n’est équilibré dans ce pays, la force brutale y est tout. L’intelligence y est opprimée; par ce fait même, l’équilibre est rompu. Mahomet n’a pas pressenti les siècles futurs, Jésus-Christ les a devancés. Ce dernier a compris que l’intelligence serait un jour la maîtresse du monde, et sa religion s’en ressent. L’autre a cru que les siècles ne marcheraient pas, et ils ont marché sans lui. Ce sont les réflexions que me suscitent ces gens qui passent à mes yeux à moitié habillés et dont les vêtements ne sont jamais lavés plus d’une fois l’an.

Le maharadjah et sa cour.

Nous voilà donc à Srinagar, dans cette belle capitale tant vantée du Cachemire. Selon l’opinion vulgaire, le nom de la ville viendrait d’une espèce de chèvrefeuille très odorant appelé sirini et qu’on rencontre partout en abondance aux environs; mais la véritable étymologie est Sri Naya Gark, la «ville neuve du Très-Haut» (Sri étant une des appellations favorites de Siva).

Cette vallée magnifique, qui compte à peu près quatre-vingts milles de long sur quarante de large, et qui est tout enfermée par de hautes montagnes, est d’autant plus belle qu’on arrive des Indes. La tradition rapporte que la route de Lahore à Cachemire fut ouverte par Kacheb, petit-fils de Brahma, qui sépara, dit-on, deux montagnes. Ce gigantesque ouvrage s’appelle la Porte Cachemirienne, et la montagne ainsi percée prit le nom de Kach-Mer.

Ce pays est habité par différents peuples, qui suivent presque tous la religion de Mahomet; mais il est gouverné par une famille d’origine hindoue. Le père du radjah actuel l’acheta moyennant quelques milliers de roupies, et il fit un traité avec les Anglais, qui le reconnurent comme souverain, à charge de payer à la couronne une redevance annuelle. Cette redevance consiste en châles et en moutons.