Nos bagages sont arrivés avec nous, et nous espérons passer une nuit délicieuse. Est-ce la fatigue? est-ce le soleil? mon mari est pris de violents maux de tête; tout en lui mettant des compresses d’eau froide sur le front, je suis saisie à mon tour de frissons, je claque des dents et il m’est impossible de continuer. La nuit se passe ainsi; une grande transpiration a succédé à mon frisson, et, le matin, il m’est impossible de rester debout. A peine suis-je levée que les frissons me reprennent et qu’il faut me recoucher.

J’avais ordonné qu’on envoyât chercher le médecin pour mon mari, qui, en me voyant si mal, prit peur et voulut lui-même aller chez le docteur; cette sortie fut un réactif pour lui, et son mal de tête, qui n’avait pas voulu céder, disparut. Le médecin anglais vint et déclara heureusement que mon indisposition n’offrait aucune gravité, mais qu’il fallait me couper la fièvre tout de suite, car nous arrivions à Srinagar dans le plus mauvais moment. Les mois d’août et de septembre sont très fiévreux; il fallait donc à tout prix m’empêcher de tomber sous cette pernicieuse influence, qui pouvait interrompre notre voyage. Grâce à une vigoureuse médication nous fûmes de nouveau sur pied, je résistai un peu plus longtemps que mon mari, mais cependant au bout de huit jours j’étais remise.

Il était fort heureux pour nous que nous fussions tombés aux mains d’un praticien aussi habile que le Dr Downe; c’était non seulement un bon médecin, mais un habile chirurgien, chose assez rare aux Indes, où les médecins anglais ne sont pas très capables. M. Downe était une exception; il a fait des cures merveilleuses à Srinagar. Si les médecins anglais ne sont pas bons, les médecins hindous le sont encore moins; ils sont très ignorants de l’anatomie et considèrent les maladies internes comme inguérissables. Cette ignorance anatomique tient sans doute aux principes religieux, qui leur interdisent de tuer aucun animal. Ils connaissent cependant les plantes simples, mais presque toutes leurs études ont pour but de rechercher surtout les antidotes contre les morsures des serpents venimeux. Ils méprisent les médecins européens, qu’ils considèrent cependant comme plus habiles qu’eux sous le rapport de la chirurgie. Pour guérir la fièvre, les médecins hindous n’ont d’autre thérapeutique que la diète, de sorte que, si le malade ne meurt pas de la fièvre, il meurt souvent d’inanition. Le prix de la visite est fixé chez eux suivant le degré de fortune du malade: c’est bien, et ils montrent au moins qu’ils sont intelligents. En général ils purgent beaucoup, et cette médication à la mode du temps de Molière est encore en honneur chez eux, mais ils n’indiquent jamais le remède le premier jour de leur visite, car ils doivent étudier la maladie avant de la soigner; il faut donc que celle-ci attende leur bon plaisir; tant pis si elle réclame une ordonnance prompte et énergique: le malade en pâtira, mais l’usage sera gardé et le patient sera mort selon les règles de la faculté: sauf si l’on tombe sur des médecins qui ont suivi les cours des facultés d’Agra ou de Bénarès. Le plus souvent ils n’étudient rien du tout, et le hasard se charge de leur faire une réputation. Ils avaient un très bon remède contre l’éléphantiasis, horrible maladie répandue dans l’Inde: c’est une espèce de lèpre qui développe jusqu’à la difformité une partie quelconque du corps au détriment de celui-ci. Pourtant les Hindous reconnaissent l’efficacité de nos remèdes, et une offrande de quelques grammes de quinine est toujours fort appréciée par eux.

M. Downe, le médecin anglais qui vint nous visiter, était un homme qui s’était fait aimer et estimer dans le pays; il fut, pendant la cruelle famine qui décima le royaume, le recours et le sauveur d’un grand nombre d’indigènes; beaucoup lui durent la vie, et, lorsque le bien-être reparut dans le Cachemire, toute sa cour fut remplie de gens qui s’empressaient de venir le remercier, mais à leur manière. Ils lui demandèrent un bakchich, disant, comme les maris du Koulou: «Puisque tu nous as arrachés à une mort certaine, c’est que notre existence avait une utilité quelconque pour toi: tu dois donc nous aider à vivre». M. Downe, qui avait une tout autre manière de voir, les eut bientôt renvoyés.

Les visites des médecins anglais se payent très cher aux Indes; on ne peut donner moins d’une livre sterling pour la plus petite consultation; c’est un peu trop vraiment; ce prix exagéré me fait penser à une dame anglaise qui, achetant quelque objet qu’elle payait quatre fois plus cher dans un magasin tenu par un de ses compatriotes à Bombay, ne put s’empêcher de s’écrier: «Mon Dieu, que c’est cher!—Croyez-vous donc, madame, lui répondit l’Anglais sans se déconcerter, que nous venions dans ce pays pour changer d’air!» La dame, ne trouvant rien à répondre, paya sans marchander.

CHAPITRE IX
SRINAGAR ET SES CURIOSITÉS

Le résident anglais.—Demande d’audience chez le maharadjah Rambir-Singh Bahadour.—M. Dauvergne.—Description de Srinagar.—Chez le roi.—Le Takhti-Soliman.—Mensurations anthropologiques.—Types et caractères des habitants.—Les brahmines d’aujourd’hui et ceux du temps d’Akbar.—Les Pandits, le plus beau type des Indes.—Promenade dans la ville.—Commerce et industrie.—Tissus, bijoux, objets en bronze, en argent et en papier mâché.—Chez Samed-Châh.—Pandriten.—Cadeau du maharadjah.—Srinagar au clair de lune.—Départ pour le Baltistan.

Mon indisposition retarda les visites que mon mari devait faire au résident anglais et au maharadjah.

Notre compagnon de voyage, M. Clarke, étant toujours souffrant, a dû se retirer à Goulmarg, petit sanatorium à l’usage des résidents européens de Srinagar. Depuis deux jours il était déjà parti pour se rendre à cet endroit.

Cependant le maharadjah nous fit dire qu’il entendait que tout ce dont nous avions besoin pour notre nourriture fût à ses frais. Notre cuisinier n’avait qu’à demander, on le lui apportait. Malgré cette généreuse hospitalité, nous acceptâmes avec bonheur celle que le résident anglais, M. Henwey, nous offrit. Dès que sa maison fut libre, sa jeune et charmante femme vint me prier de venir nous installer chez elle. Comme je me trouvai bien dans cette chambre, grande et haute, meublée à l’européenne, avec un mélange d’objets orientaux! Un cabinet de toilette où tout ce qui peut vous rendre propre s’ouvrait sur une vaste antichambre et composait avec la première notre appartement. Je me remis vite de mes fatigues, assise dans un bon fauteuil, et nous remerciâmes vivement M. et Mme Henwey.