Nous rencontrons des voyageurs qui remontent le fleuve à l’aide de cordes; les bateaux sont traînés de la rive par les bateliers, qui aiment mieux aller ainsi qu’à la rame; ils se fatiguent moins et emploient moins de bras. Le voyageur indigène, étendu sur son tcharpaï, regarde patiemment défiler devant lui ce monotone paysage.
C’est ainsi que s’écoule notre journée; nous serions morts d’ennui si nous n’avions emporté des livres avec nous; le soleil nous avait obligés de baisser les paillassons, en sorte que nous étions comme dans une prison. Pour nous délasser, nous jouons au bésigue, nous dormons.
A sept heures du soir enfin apparaît le Takhti-Soliman, temple hindou bâti sur un des sommets qui dominent Srinagar. Quelle joie! la capitale n’est pas loin. Les rives nous semblent plus jolies. C’est sans doute l’ombre du soir qui assombrit ces montagnes et les fait paraître plus sauvages.
Vers neuf heures, nous atteignons le Mounchi-Bagh ou Jardin des Interprètes, charmante résidence mise par le maharadjah de Cachemire à la disposition des visiteurs européens et qui est située à une petite distance de Srinagar.
Notre barque atterrit près d’un escalier en pierre dont la régularité est loin des règles de l’art; il n’en est peut-être que plus artistique, mais il est moins commode. Bah! nous sommes vite en haut de la berge et nous distinguons malgré l’obscurité les murs blancs d’une maison. La lune n’est pas levée, il fait sombre sous ces grands arbres.
La porte de notre habitation est fermée au cadenas. En l’ouvrant, nous nous trouvons en face d’un rez-de-chaussée, puis d’un escalier qui nous conduit au premier. Une grande chambre sur laquelle donnent deux autres pièces, sur le palier un coin avec une petite lucarne. Voilà la composition de cet étage, le seul du reste de la maison. Des grillages de bois qui s’ouvrent comme des fenêtres donnent le jour à la grande pièce; pour empêcher l’air de pénétrer, on colle du papier sur ce grillage. On apporte à grande hâte quelques mauvaises chaises, une table qu’on place dans la première pièce; deux tcharpaï et une autre petite table sont placés dans une autre pièce, qui nous servira de chambre à coucher.
M. Clarke s’installe au rez-de-chaussée, qui est disposé comme le haut.
Nous nous consolons de la nudité de ces pièces. Le Parsi qui nous a introduits dans notre demeure possède des marchandises anglaises et en fait le commerce; il nous apporte de la bière qu’on fabrique à Marri, sanatorium anglais, et qui est très bonne, puis du soda-water. Les Anglais font une grande consommation de ce soda-water. C’est de l’eau de Seltz enfermée dans une petite bouteille de la contenance d’un peu plus d’un quart de litre. Ils ont des verres destinés à cet effet, de telle sorte qu’on vide toujours la bouteille d’un coup. Cette boisson est très digestive et on s’y habitue vite. On peut à volonté la boire pure ou la mélanger soit avec du vin, soit avec de la bière, soit avec de l’eau-de-vie; ce dernier mélange s’appelle peg, et les Anglais en boivent jusqu’à quinze et même vingt verres par jour, surtout dans les grandes chaleurs.
Le Mounchi-Bagh.