Au bout de deux heures cependant leur bonne volonté et leur ardeur se ralentissent, leurs bras sont fatigués. Un enfant commence à crier, et ce dernier, que nous n’avions pas vu, est pris par la mère, qui lui présente le sein. Au commencement elle continue à ramer, manquant presque par ses mouvements d’écraser la tête de son fils, qui boit sans s’inquiéter de rien; il en a l’habitude; mais peu à peu la mère laisse les rames, ce sont déjà deux bras de moins. L’enfant cependant a pris son repas; la mère, qui s’est reposée, va recommencer à ramer! Oh non! et les autres, les grands, il faut bien qu’ils mangent aussi.
Donc la femme se met en devoir de préparer le riz, puis sa fille l’aide dans sa préparation, deux bras de moins encore. La cuisine heureusement n’est pas de longue durée; mais, une fois le repas prêt, il faut le manger, les rames sont mises de côté et les bras se livrent à un autre exercice. La distribution du riz est assez typique, la mère plonge sa main dans le plat, prend une poignée de riz et la passe soit à son fils, soit à son mari; les deux autres parents, sans se gêner, mangent avec avidité dans le plat. Les musulmans bateliers, comme tous leurs frères, ne mangent pas avec des cuillères et des fourchettes; ils se servent toujours de leurs trois doigts, le pouce, l’index et celui du milieu. Cette habitude ne doit pas nous étonner, puisque, même chez les peuples occidentaux, la fourchette, qui nous paraît aujourd’hui indispensable, a été le dernier de tous les objets de luxe à imposer sa nécessité. Chez le peuple que nous visitons, la cuillère en effet a bien droit de cité, mais la fourchette est chose inconnue.
De temps en temps cependant les bateliers donnent un coup de rame à notre barque, qui suit tranquillement le fil de l’eau. Par bonheur, nous descendons la rivière, mais notre impatience est extrême et nous aspirons à la fin du repas. Celui-ci terminé, il faut bien fumer, dormir un peu. Malgré nos ordres réitérés, nos cris même, nous voyons bien, hélas! que c’est la rivière seule qui se chargera de nous conduire à la capitale. Il faut en prendre notre parti, nous n’irons pas plus vite.
Nous regardons les bords du Djilam qui défilent devant nos yeux; ce sont des terrains plus ou moins cultivés encaissés dans les montagnes qui ferment l’horizon. De temps en temps des escaliers délabrés servent d’abordage; des femmes les descendent pour laver leur linge dans la rivière; ordinairement elles n’ont pas de savon et elles font sortir la saleté en frappant chaque pièce avec une massue de bois. Pour le moment ce sont les escaliers qui font l’office de celle-ci; elles frappent à coups redoublés le linge contre la pierre. Je ne m’étonne plus si tous les boutons sont à renouveler à chaque blanchissage.
Ruines du temple d’Avantipour.
Le petit village d’Edjbeadas possède un temple, puis c’est un pont qui nous passe sur la tête, des îles qui coupent la monotonie de la rivière. Ces bords me rappellent un peu les environs de Tchimkend, ville du Turkestan russe située au nord de Tachkent; ces montagnes nues et desséchées par le soleil, cette terre aride, tout cela sent toujours bien un peu l’Asie Centrale. Ces bords cachemiriens n’ont rien du paradis terrestre. Par-ci par-là un paysage un peu plus joli fait paraître les autres d’autant plus laids.
A midi nous déjeunons. Pour accomplir cet acte indispensable, on attache les barques ensemble, afin de pouvoir passer de l’une à l’autre sans danger, ce qui n’empêche pas François de tomber à l’eau et de prendre la moitié d’un bain dans l’Hydaspe. M. de Ujfalvy le repêche à temps. Du reste il nage comme un poisson, nous dit-il.
Le repas terminé, on détache les barques, qui reprennent leur allure et leur rang.
Nous passons devant le village d’Avantipour, qui possède les restes d’un temple antique presque aussi considérable que celui de Martand et datant de la même époque.