Les Pandits, qui tiennent le premier rang au Cachemire, sont les brahmines qui ont conservé intacte leur religion. Jamais ils ne se sont alliés avec d’autres, et ils sont le plus bel échantillon de la race aryenne. Les femmes, sans avoir la grâce sculpturale de celles de Bombay, sont élégantes et beaucoup plus blanches de peau.
Le type des Pandits est beau. Le front, haut et noble, porte avec grâce le turban, et le nez, dans la même ligne que le front, est droit et légèrement courbé. Les sourcils, arqués et bien fournis, se dessinent nettement sur leur peau claire, qui fait ressortir davantage leurs yeux noirs et brillants fendus en amande; la bouche est petite, et, lorsqu’elle sourit, elle laisse voir de petites dents éclatantes de blancheur. Leurs oreilles sont petites et aplaties, le cou est bien proportionné, et le torse est élégant et élancé; leurs extrémités, surtout les mains, sont fines, et les attaches très délicates dénotent la pureté de leur race. Leur chevelure est abondante, ainsi que leur barbe, qui est quelquefois blonde.
Leurs cheveux, ondés, sont noirs et châtains. Ils ont l’air distingué, et leur taille, au-dessus de la moyenne, est majestueuse; leur démarche est noble et élégante, sous leur costume oriental qui leur sied admirablement. Ils présentent enfin le plus beau type que nous ayons rencontré. Ils ont conscience de la pureté de leur race, car, tout en conservant leur religion, même après l’invasion musulmane, ils ne se sont jamais mariés à des femmes musulmanes, quoique quelques-unes des leurs aient épousé des conquérants. Les Pandits cachemiris considèrent les brahmines du Bengale comme bien au-dessous d’eux. En dehors de leur fanatisme religieux, ils sont d’une urbanité parfaite, plus digne et beaucoup moins fourbe que les Cachemiris, ce qui n’empêche pas que dans les villages ils remplacent les exécrables banyas des plaines, c’est-à-dire qu’ils sont marchands, prêteurs d’argent et usuriers à la fois.
Il y a à la cour du maharadjah un Pandit appelé Ramdjou, sous-gouverneur de Srinagar, qui parle passablement le français. On prétend que c’est un favori du souverain, que les raffinements de la civilisation occidentale ont gâté du tout au tout.
Après le déjeuner nous avons descendu la rivière dans le pendra d’honneur du résident anglais, sorte de bateau sur lequel s’élève au milieu une espèce de pavillon couvert de beau cachemire et garni de rideaux qu’on peut descendre et remonter à volonté. Avec trente rameurs, nous devrions aller vite, mais le soleil est si chaud, même au Cachemire, que la paresse orientale n’en est pas bannie. Nous passons devant l’hôpital du maharadjah, toujours vide malgré son air de blancheur et de propreté. Peut-être est-ce son abandon qui entretient sa jeunesse.
La maison du favori s’élève ensuite à quelques pas de distance, aussi propre, aussi brillante que sa voisine. C’est une telle rareté qu’il faut la signaler au plus vite. Ce favori s’appelle le babou Nilomber, et, comme dans ce paradis terrestre les racontars ont aussi droit de cité, on prétend que pendant qu’il fait sonner les sonnettes de son temple, afin d’annoncer au peuple qu’il est en prières, il préfère la lecture des romans de Zola et de Daudet à celle des Védas, les livres sacrés des Hindous. Vient ensuite un pont largement assis sur ses arches. Il est situé près du palais; c’est le rendez-vous favori des flâneurs.
De cinq à six, heure de la promenade en bateau du souverain, les curieux, les oisifs, les bienheureux qui doivent l’accompagner ne font pas défaut. Des mounchis tout habillés de blanc attendent dans un bateau les ordres de leurs maîtres, car ils sont les écrivains ordinaires du souverain.
Le palais, aux murs blanchis, forme une rotonde; les tonnelles font saillie sur la rivière; les terrasses couvertes aux fenêtres grillées marquent l’endroit qui recèle les malheureuses femmes couronnées.
Le temple est couvert de fer-blanc, et son escalier de pierre conduit de la rivière au bâtiment. Tout cet ensemble ne ferait peut-être pas mal s’il n’était flanqué de toutes ces bicoques qui forment le bâtiment dans lequel habite le premier ministre. On arrive à ce pâté de constructions par un seul escalier surplombant la rivière. On prétend que toutes ces dépendances du palais possédaient autrefois des escaliers qui favorisaient tout spécialement les nombreuses intrigues des conspirateurs de cour, mais que, pour les faire cesser, Rambir-Singh les avait fait disparaître en une nuit, et il n’avait laissé que ce seul et unique escalier, sans lequel le ministre n’aurait pu arriver à son ministère. De cette manière, le souverain sait au juste qui entre et qui sort de chez son premier serviteur.
Le défilé des maisons continue; les poutres qui les soutiennent semblent jaillir de la rivière; les balcons font saillie, et leur solidité paraît douteuse. Les escaliers aux pierres dégradées, aux voûtes sombres et étroites, ont l’air de vouloir vous conduire à un souterrain. Pas du tout; les maisons s’élancent au-dessus avec leurs boiseries branlantes, leurs fenêtres à grillages, leurs étages aux toits de terre tout fleurissants au printemps. Quelques-unes de ces constructions sont assez originales, mais la propreté, l’entretien s’y laissent bien désirer. Heureusement le pittoresque remplace l’originalité et la beauté. Tout est si noir, si vieux, si biscornu; le temps a jeté là-dessus son voile réparateur, et le visiteur s’extasie sur ces dévastations saturnales. Les marches qui garnissent les deux côtés de la rivière sont en harmonie avec le reste, et les femmes et les hommes qui s’y baignent à loisir augmentent encore l’étrangeté du tableau.