Si quelqu’un cependant a fait une dénonciation, tous les hommes qui appartiennent à la même caste se réunissent, entendent l’accusation et la défense, jugent selon leur conscience. Si la majorité des votants se trouve favorable à l’accusé, on se réunit et mange avec lui, sinon il est déclaré indigne d’être admis à table, et nul de sa caste ne le recevra plus chez lui. Dès cette heure, le malheureux, privé de ses liens de famille, terminera une vie misérable et abjecte. Pour parvenir à le réhabiliter, il en coûtait quelquefois des sommes énormes à sa famille; ce n’était qu’au poids de l’or qu’on pouvait autrefois arriver à ce résultat. Maintenant c’est plus facile, et c’est sans doute à celle facilité qu’il faut attribuer l’élévation de Méta-Manghel, appelé aujourd’hui Manghel-Djou.
Comment a-t-il pu arriver à ce résultat? Personne n’a pu me l’expliquer, mais ce fait existe, pour le bonheur du Baltistan et de ses administrés. Je m’empresse d’ajouter que je ne le répète que sous toutes réserves.
Cette division des castes des Indes, bonne dans son essence, est quelquefois injuste, mais elle subsiste et a des racines tellement profondes qu’elle sera peut-être bien difficile à extirper. Ces castes sont au nombre de quatre principales: celle des brahmines, sortis de la bouche de Brahma, qui sont les prêtres et qui font les lois; celle des kchatriya, nés des bras de ce dieu, qui font exécuter les lois et dont les guerriers sortent généralement; celle des vaïchya, qui font le commerce, et celle des soudra, sortis des pieds de Brahma, qui sont chargés de tous les travaux pénibles et doivent servir les autres.
Cette dernière est composée d’un grand nombre de classes, qui gardent entre elles leur hiérarchie et ne se fréquentent pas: ils croiraient déroger si, par exemple, la famille d’un forgeron s’alliait avec celle d’un blanchisseur.
Les brahmines et surtout les Pandits du Cachemire ont un orgueil poussé jusqu’au plus profond mépris les uns des autres; ils l’étendent non seulement à ceux de leur race, mais aussi aux Européens. Si un Pandit rencontre un de ces derniers qu’il connaisse, s’il lui touche la main, il couvrira la sienne de sa manche, surtout si c’est avant son repas, car il ne saurait manger après avoir touché la main d’un étranger: il serait souillé et obligé d’aller se purifier.
Pour le soudra, le brahmine est une espèce de divinité; le servir est pour lui un acte méritoire, et, s’il mange ses restes, il est persuadé qu’il obtiendra la rémission de ses péchés, de même qu’il se croit purifié s’il peut boire de l’eau dans laquelle un brahmine aura plongé son pied; aussi suit-il le brahmine, et, s’il obtient cette faveur, il boit cette eau avec délices. Il croit également que la poussière des pieds du brahmine guérit des maladies incurables; aussi s’empressera-t-il de la ramasser en étendant un morceau d’étoffe devant le seuil d’une porte où il sait que les brahmines doivent passer. S’il veut rendre son serment plus fort, il jurera en touchant le corps de cette espèce de demi-dieu; son serment est aussi inviolable que celui du musulman qui a juré sur le Koran.
Autrefois les brahmines étaient généralement riches et jouissaient d’une grande considération; ils ont encore conservé celle-ci, mais la fortune capricieuse s’en est allée ailleurs. Si bien qu’il y a des brahmines qui sont pauvres comme Job, si pauvres qu’ils sont quelquefois obligés de se faire le cuisinier des autres; mais telle est encore leur fierté, qu’ils ne mangeront jamais d’aucun mets de ceux qu’ils préparent pour leur maître, qu’ils évitent avec soin de toucher. On trouve des brahmines partout, dans les administrations, et même chez les Européens. Ils se sont même adonnés au commerce, et tel qui frémira à la pensée de tuer un bœuf et qui vous tuera le cas échéant sert très bien de comptable à un boucher qui trafique de cette viande pour les Européens. Nécessité fait loi, dit le proverbe. C’est ici qu’on en pourrait avoir une preuve dans sa plus large étendue.
Les Baltis sont musulmans et devraient être régis par un des leurs, mais telle est la répulsion dans laquelle Sa Hautesse de Cachemire les tient, que même dans ce petit pays il leur a imposé un prince de sa religion.
Nous ne pouvons malheureusement pas voir cet homme intelligent, car il est à Srinagar, et son fils, un jeune enfant à peine âgé de dix à douze ans, est sous la garde d’un des parents du radjah qui le remplace en ce moment.
Le 24, dès cinq heures du matin, nous sommes éveillés par une musique militaire: c’est celle des soldats du radjah qui vont faire l’exercice; tous les matins, dès que paraît l’aurore, ils exercent leur brillante ardeur guerrière.